MENU

.....................

Accueil
Chercher un livre
Commander un livre
Archives
Dossiers thématiques
Livres d'enfants
Scolaire
Provence
Bibliothèques
Expositions
Revues
Liens

 

Copyright 2000-2013
Librairie Gaïa
Tous droits réservés
Dernière modif. : 03/02/2014

ARCHIVES 
Fête du Livre de Toulon 2003

ARCHIVES
Fête du Livre de Toulon 2004

ARCHIVES
Fête du Livre de Toulon 2005

ARCHIVES
Fête du Livre de Toulon 2007

FÊTE DU LIVRE 2006

Page d'accueil - J.J. Beineix - Anouar Benmalek - Macha Béranger - Jacques BertinierBernard Blaes - Jacques Brachet - Édouard Brasey - Ève Carmignani - Paul Carta - Malek Chebel - Catherine Dana - Raphaël Delpard - Chantal Desbordes - Claude Dufresne - J.P. Gourevitch - Gérard Jaeger - J.F. Kahn - Frédéric Lenormand - José Lenzini - Patrick Mahé - Irène Mainguy - Carl MeeusLuciano Mélis - Claire Nouvian - Jean Orizet - Guy Rachet - Bruno Ravaz - Georges Siffredi - Yves Stalloni - Michel Vocoret 

Jean Orizet

 

était présent vendredi 17, samedi 18 et dimanche 19 novembre sur notre stand

   Jean Orizet est né en 1937 à Saint-Henri, village proche de Marseille, où il passa son enfance. Premiers pas poétiques à l'âge de douze ans, études classiques, Sciences politiques, divers métiers (journaliste, vigneron), et, très vite, des voyages dans le monde entier. Publication de son premier livre "Errance " ( recueil de poèmes) en 1962, il est l'auteur de plus de vingt cinq ouvrages. Ses textes sont traduits dans plus de vingt langues dans le monde.

"Le voyageur de l'entretemps"  Édtions Mélis

Reconnu comme l'un des poètes importants de sa génération, Jean Orizet est aussi l'écrivain qui a inventé l'idée d'"entretemps" dans les années soixante. Cette idée est devenue emblématique de son oeuvre, en poésie comme en prose. En 1975, dans les Nouvelles Littéraires, Gilles Pudlowski écrivait: "Jean Orizet est, depuis quinze ans, le poète de l'" entretemps" joliment repensé, le Brummell de nos élégances lyriques. " Depuis, l'image de cet espace-temps qui jaillit au lieu de s'écouler, a fait son chemin. Elle est au cœur du présent livre auquel elle donne son titre. Dans la première partie, d'éminents universitaires, critiques, écrivains et poètes témoignent de la manière dont ils perçoivent l'entretemps dans l'œuvre d'Orizet. La deuxième partie propose un choix de textes fait par Jean Orizet lui même, pour illustrer ce voyage dans l'entretemps qui est le sien depuis bientôt quarante ans. L'ensemble est complété par des entretiens, une bio-bibliographie, et une abondante iconographie.

Critique
Patrick CINTAS

Le duende

par Patrick CINTAS

Le duende, on l’a ou on ne l’a pas. Les Gitans d’Andalousie disent d’un cantaor ou d’une danseuse qu’il ou elle a, ou n’a pas, le duende. Sans le duende, il n’y a pas de flamenco. N’en demeure que les apparences. Cette longue tradition évolutive n’est pas trompeuse. Des Japonais qui pratiquent le flamenco, eux qui possèdent le plus beau et le plus complet des musées de cet art, on constate que, malgré d’incontestables dispositions techniques quelquefois acquises au contact d’holographies et bientôt de robots, ils manquent souvent, trop souvent, de duende. Même l’artiste le plus pointu dans sa connaisance et sa pratique risque de ne pas se montrer à la hauteur de l’attente des aficionados, des connaisseurs qui savent tout du flamenco, tout excepté pourquoi le duende fait la différence entre un praticien et un artiste véritable. Et ce n’est pas une question de sang. Quelques-uns de ces Japonais ont le duende, ce qui retourne comme un gant les questions d’hérédité culturelle. En fait, il n’y a pas de mystère : il suffit d’en savoir assez pour être capable de percevoir le duende ou d’en constater l’absence. Il y a donc belle lurette que ces Égyptiens en savent long sur le rapport de l’artiste et de l’amateur. En Espagne, artista et aficionado ne sont pas de vains mots. L’art n’est pas mis en réserve au service d’une élite ; il est l’apanage de ceux qui ont le duende (los artistas) et de ceux qui savent ou peuvent le percevoir (los aficionados). Je n’ai jamais vu personne, aussi bien placé fût-il dans l’échelle sociale, tromper ce petit monde né on ne sait où. En Égypte peut-être où « un milliard de momies [sont] couchées dans les ténèbres».

Le grand poète André FRÉNAUD a confié à Ratimir PAVLOVIC une anecdote significative à ce sujet : « Il y a quelques semaines, un magistrat m’a envoyé un bouquin de sa prétendue poésie. C’était le troisième qu’il venait d’éditer. Quel papier et quelle reliure luxueux ! Mais il n’y avait pas un seul vers digne de ce nom. Et dans la lettre qui accompagnait ce volumineux ouvrage, il n’a pas hésité à solliciter que j’écrive un essai sur lui. Je lui ai répondu que si je me présentais à l’entrée du Palais de Justice en déclinant une profession de magistrat qui n’est pas la mienne, je serais immédiatement arrêté et conduit devant un juge pour outrage à magistrat, tandis que lui personne ne le poursuivrait pour outrage à poète. » Évidemment, on peut se tromper. Mais si on a le duende, non.

Dans Le voyageur de l’entretemps, François MONTMANEIX conte une autre anecdote moins vengeresse. Cela se passe dans une brasserie, en compagnie de Guy CHAMBELLAND, de Jean BRETON, de Roger KOWALSKY et du sus-nommé. Jean ORIZET est en retard, ce qui agace. Quand il est là, MONTMANEIX remplit le verre d’ORIZET pour la première fois de [leur] vie. ORIZET lève alors ce verre et lâche : « Tiens, sûrement un Juliénas ; sans doute un 65 puisque la pierre y réchauffe la nuit et que la terre y précède le soleil ». On imagine l’expectative des quatre autres, tant le poète, communiquant son duende à des connaisseurs en la matière, a su révéler le double usage de sa langue et son unicité farouche et contagieuse à la fois.

Le duende, c’est le thé, le swing, le blues, la baraka, et c’est autre chose malgré tout. Jean ORIZET, par-dessus les mondanités un peu excessives qui accompagnent ses jours, a la réputation de posséder cette infime différence qui fait de lui un poète qui n’outrage pas la poésie. Ce n’est pas rien. Bien sûr, bon nombre d’académiciens, respectables d’ailleurs à ce titre, ne l’offensent jamais ; ils n’ont pas le duende, mais leur respect demeure entier. On ne leur reprochera que leur nonchalance par rapport à la revendication crispée de FRÉNAUD, qui peut passer pour excessive. Il semble d’ailleurs que Jean ORIZET les rejoint sur ce terrain semé d’épines passionnelles, mais comme il possède le duende, en plus de la Légion d’honneur à laquelle on appartient quand on la possède parce qu’on l’a reçue, on attend...

Il serait vain de chercher à définir le duende. Personne ne s’y est jamais risqué, du moins pas en Espagne. Au Japon peut-être, mais je n’en ai pas eu vent. Cette petite différence, il m’a semblé qu’elle se montrait un peu dans la gamme musicale, dans cette petite entorse si bien tempérée que l’oreille a non seulement fini par s’y habituer, mais qu’elle y trouve maintenant, et semble-t-il définitivement, sa justesse, malgré un glissement de fréquence que le temps ne justifie pas. Jusqu’où ira-t-on ? Question que la poésie de Jean ORIZET ne cesse de poser à l’esprit, à la fois comme jeu et comme angoisse.

L’éditeur Luciano MÉLIS a réussi un livre, comme le souligne Bernard MAZO, hors du commun. À part les photos de famille, d’amitié et de relations utiles, Le voyageur de l’entretemps se compose de deux tours parfaitement plantées dans un décor de papier. D’un côté, le côté de la critique, des intervenants prestigieux et surtout soucieux d’impacts critiques : Marie-Claire Bancquart, Bernard Mazo, Jean Max Tixier, Jacques Lovichi, Joël Schmidt, Michel Pougeoise, Jean -Yves Debreuille, François Montmaneix, Pierre Brunel, Pierre Perrin, Hédi Bouraoui, Doris Mc Ginty Davis, Claude Mourthé, Mohammed Khaïr-Eddine, Robert Sabatier, Alain Bosquet, Jean Rousselot, Joseph-Paul Schneider, Tatiana Greene, Pierre Emmanuel, René Char, Jacques de Bourbon-Busset, Yves Bonnefoy, Julien Gracq. L’ensemble est étonnamment cohérent, preuve que l’œuvre qu’il entraîne dans ses méandres explicatifs relève de la littérature et non pas d’une illusion comique. Chacun y va de sa pénétration inégalable, décrivant comme en passant, selon le principe d’Ingres, ce qui finalement va en effet ressembler à un regard, celui du poète.

Jean ORIZET est l’inventeur d’une idée. Inventeur au sens propre, c’est-à-dire qu’il l’a trouvée sans la chercher. Supposons qu’il cherchait autrechose et qu’il faut bien que jeunesse se passe. D’où qu’elle vienne, de la tradition ou de l’harmonie universelle, cette idée d’entretemps a fait son chemin. Ces voyages, bien connus depuis trente ans et plus, forment le lit d’une œuvre poétique qui doit beaucoup (lire le beau canto intitulé Stances pour un siècle épuisé sauvé par quelques-uns, inédit) et donne tout ce qu’elle sait pertinemment. Il n’y a pas de poésie sans cette économie de mots.

L’entretemps, chez Orizet, ce sont des jeux de miroirs et de regards où la conscience est portée à son plus haut point d’incandescence. Sartre aurait dit, « des moments privilégiés » qui nous surprennent et que nous vivons dans une splendeur de visions inouïes. Proust aurait dit, « des moments d’extase, » où par le jeu de la mémoire involontaire se révèle à nous tout un monde de beauté comme l’expérience de la Madeleine ou celles des Clochers de Martinville. Joyce aurait dit, « des moments d’épiphanie, » alliant le mystique à l’esthétique.

Hédi BOURAOUI - in Le voyageur de l’entretemps.

 

Moment de l’être, hasard objectif, etc. Je préfère la définition d’Yves DEBREUILLE :

Notre goût du bonheur serait-il perverti au point maquiller toute vie en suicide ? (La peau du monde)
Contre ce « maquillage », la poésie va tenter de rétablir la vérité du temps, en s’efforçant de conjuguer la perception de l’instant et de l’infini.

L’univers distendu.

Et ainsi, d’article en article, le gratin de la pensée contemporaine est surpris dans cet effort de compréhension qui, loin de perdre son lecteur, finit par donner une idée de ce que la poésie de Jean ORIZET ne refuse pas de laisser deviner au fil de sa croissance itinérante. Elle est au spectacle de sa représentation intellectuelle, toujours présente pour celui qui l’a lue, et finement existante si cela doit arriver par pure séduction intercalée. Ce rassemblement d’analyses et de sentiments, venant de lecteurs privilégiés par la connaissance et souvent par l’amitié, finit par former une formidable entrée en matière.

Le deuxième côté est une anthologie dans le sens noble du terme, un beau livre à soi tout seul, parfaitement composé dans les draps de ce qui a été écrit de voyage en séjour et de contemplation en raison de continuer. Chaque page de ce concentré signale des présences instantannées. Du coup, il semble que les critiques du premier côté en devienne les personnages récitants. On est au théâtre.

Pour animer le décor j’écris : le ciel cloue des nuages rapiécés sur l’automne, déchire le tableau où il était mal peint, se noie dans le premier fleuve qui passe. Pour changer la métaphysique je demande : quelle est la différence entre l’arbre et la pieuvre ? Le feu a-t-il moins soif que la terre où il brûle ? Est-il bon d’interdire à la nuit de rêver ? Pour me distraire un peu je fais pousser des fleurs dans les yeux des volcans, joue à saute-mouton sur le dos des baleines et prends conseil auprès des taupes sur la façon de s’enterrer vivant.

Fantaisie - La peau du Monde.

La graphie du titre est-elle un signal, au sens sadien du terme ? La préposition semble s’effacer à distance. On lit peut être tout simplement : le voyageur l’entretemps. Le rapport de complément à nom propose peut-être de laisser la place à des spéculations moins directives. Ainsi posée, l’équation ne suggère que le personnage et son œuvre, sans distinction de fonction, sans analyse de la désignation.

Chaque homme est une étoile où s’enflamme le fossile de l’univers. Nous sommes les enfants d’une lumière morte. Dieu créateur du monde est né d’un autre dieu, explosion de pur infini. S’il accepte de venir à nous, c’est par des chemins buissonniers où l’espace et le temps se font des politesses. Notre vie est ombre ou étincelle, capable quelquefois d’avaler un trou noir.

Bernard MAZO voit ce voyageur arpenter le monde. Je le verrais plutôt en quête de personnages. Il me semble moins géométriquement mondain que le laisserait supposer une activité topographique. Des personnages marquent le temps de loin en loin et les critiques qui forment leur côté avec tant de pénétration appartiennent aussi à cette dramaturgie. Il n’y a pas de poésie sans roman ou théâtre, sans spectacle à la clé. La poésie est l’essence d’une représentation. Celle d’ORIZET est peuplée. On ne la saisit pas à travers la lorgnette d’un théodolite, mais dans l’effort d’une levée de rideau auquel nous invite le souffle.

Sur le fil du désir nous marchons vers un dieu. L’éternité s’invente a chaque galaxie. Il faudra piétiner les banquises du songe, les vallées de l’espace, les mondes attiédis et les étoiles rouges où l’agonie s’installe, avant de parvenir au cœur d’un tourbillon, originel chaos préparant le cosmos. L’avenir quotidien saura peser nos âmes.

C’est que nous ne sommes pas là en présence d’un livre facile. Il est facilement lisible, et même utile si c’est ce qu’on cherche, tant il est riche de suggestions proprement littéraires. Mais aucune concession n’est faite au détriment de la profondeur du propos. Car si les critiques ont des allures de personnages rencontrés, Jean ORIZET ne s’y transforme jamais en cabot d’une actualité trop étrangère au temps. À la fin, c’est le livre qui explique sans dévoiler entièrement et c’est surtout un style d’édition qui, comme le dit Bernard MAZO, fera date. On peut aussi s’intéresser à cette manière hors du commun de publier une œuvre. Ce n’est pas seulement original : c’est devenu nécessaire.

Le Prix Nobel de physique Hannes ALFVÉN affirme que la littérature contemporaine française « n’est pas à la hauteur de ce qu’elle devrait être». Il veut dire que nous manquons de figures de proue. À part quelques académiciens et une poignée d’étalons à usage domestique, nous ne possédons pas le duende à l’échelle universelle. On n’explique même pas l’absence totale d’un équivalent à ARTAUD ou à RIMBAUD. C’est peut être à cause des magistrats qui ont des droits que le poète ne peut espérer, en tout cas s’attend-il toujours à des cas d’injustice. Jean ORIZET est fêté. Un autre voyage, moins riche en péripéties, plus proche d’ailleurs de la traversée que du périple, lui a donné pignon sur rue. Il n’est pas populaire, mais le côté critique le signale comme un poète important, doux euphémisme à la langue. Le côté anthologique démontre cette importance. On sent bien qu’il a le duende. Pourquoi Hannes ALFVÉN ne le reconnaît-il pas ? Y a-t-il encore un entretemps entre le duende, qui suffit à la reconnaissance, et la poésie, qui ne satisfait personne ? Hannes ALFVÉN connaît-il la fureur de FRÉNAUD ? Où en sommes-nous ?

Nous en sommes à ce point précis d’un voyage que Jean ORIZET connaît de première main. Soucieux de terre, où croissent des pères qui sont aussi les nôtres, têtes habitées et impatientes, - et de ciel, où le temps ne naît pas de l’irréversible ni de l’irrémédiable, mais de la croissance d’un vol sur l’aile, car il « abrite un peuple d’oiseaux que la mémoire accompagne sur les flèches des migrations ». Et on est prié de croire que ce n’est pas la seule fulguration de ce grand poète qui préside, ce n’est pas vain de sa part, l’Académie Mallarmé.

Patrick CINTAS