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Librairie Gaïa
Tous droits réservés
Dernière modif. : 18/07/2008

Un livre au Village...

PRIX DE LA NOUVELLE 2003 A LA CADIERE D'AZUR

Un prix de la Nouvelle est attribuée chaque année en même temps que le prix de Un livre au village. Cette année la lauréate est Marie-Mo Roche pour sa nouvelle Pleine lune.

La nouvelle de Marie-Mo Roche  est publiée ci-dessous avec son aimable autorisation.

 

Pleine lune

    J’ai vécu, jadis, une très étrange aventure avec un être venu d’ailleurs.

    Rien ne m’avait préparée à cette rencontre, ni à cette mystérieuse relation dont nous fûmes les seuls acteurs, et les seuls témoins.

    Il s’était introduit dans le cercle de nos intimes sans qu’apparemment personne ne s’en fut aperçu. Il n’était pas là. Il fut là. Exactement de la même façon que s’il y avait toujours été.

    Jusque là, chacun avait semblé être dans la plus totale ignorance de son existence, mais paradoxalement, aucun signe ne me permit alors de penser que l’un de nous ait changé d’attitude sur la question depuis son apparition.

    J’avais voulu m’enquérir d’où il sortait, mais la première réponse reçue me dissuada d’en quémander d’autres : « Mais enfin, de qui parles-tu ? » Sans doute se moquait-on gentiment de moi, car je ne pouvais croire que personne n’ait remarqué sa présence, je le retrouvais là à chaque rencontre se glissant entre nous avec cette ondulation qui lui était si particulière, sans démarche réelle. Il me faisait penser à ces étranges poissons exotiques se faufilant entre les algues et les coraux, drapés dans l’ondoiement chatoyant du voile irisé de leurs nageoires.

    Mais à part moi, personne ne lui prêtait attention, à croire que j’avais été choisie pour être le seul témoin de cette apparition de l’au-delà.
    J’ai commencé à penser que j’avais, ces derniers mois, trop vu de films de science-fiction.

    Je me suis tue à tous de mes phantasmes.

 

    Et puis un beau jour, rentrant chez moi, je l’y ai retrouvé installé sans préavis, souriant silencieusement. A l’aise, et parfaitement sans-gêne, d’un sans-gêne que j’aurai pu qualifier d’insolent, s’il n’avait, justement été totalement dépourvu d’insolence. Comme s’il était évident, depuis des lustres, qu’il avait pris la ses quartiers, et que j’aurais été bien mal avisée de n’en étonner.

    Bien que stupéfaite, je fus incapable de réagir sensément, et résolu de me comporter comme si je ne m’étais aperçue de rien.

    Il s’incrusta. Bien assis dans sa paisible obstination.

    J’en fus contrariée.

    Non qu’il fut très encombrant…

    Il était silencieux, discret, n’intervenait pas dans mon emploi du temps et n’en modifiait jamais le décours. N’exigeait rien. Et néanmoins je m’agaçais de ce témoin permanent.

J’eus des malaises.
J’eus des craintes pour ma santé mentale.

    Je consultais.

    Le médecin m’examina d’un œil critique et conclut qu’il n’y avait rien d’anormal à mon comportement, que c’était des choses qui pouvaient arriver à mon âge et que ça partirait, le moment venu, comme c’était venu.

    Rassurée, je décidais de faire preuve de patience et de rendre plus agréable la relation qui m’était momentanément imposée.

    Nous nous mîmes à causer. Oh ! Avec légèreté. Un mot par-ci par-là. Un chuchotement souriant. Quelques fous-rires même. Rien d’important, mais cela m’amenait à une certaine légèreté de comportement, une allégresse diffuse dont je n’étais pas coutumière.

 

Le regard de mes amis se fit interrogateur.
Puis intrigué.
Puis, soupçonneux.

            Je les vis moins.

Chez moi, d’un mot à l’autre, nous glissâmes vers les confidences. Une certaine intimité s’installa qui grandissait chaque jour sans que nous aillions toujours besoin de mots pour la concrétiser. Je vivais des moments paisibles, d’une tranquillité rassurante, et telle quelle cette relation avait fini par enchanter mes jours.

            Je ne désirais rien de plus.

 

    Il ne serait pas très loyal de vous cacher que… néanmoins… étant donné les circonstances… et  cette permanence de l’un à l’autre… non… il ne serait pas loyal de nier qu’une certaine relation charnelle se fut établie entre nous.

    Mais curieusement, elle s’était mise en place sans que je m’en aperçoive. Lorsque je m’en suis rendue compte, il y avait sans doute déjà quelque temps qu’elle s’était installée. Sans doute est-ce lui qui en avait éprouvé le besoin, car pour ma part, je n’avais jamais songé que nous puissions en arriver là, et je n’y ai jamais goûté d’extase transcendantale.

    La transcendance était ailleurs, par delà nos gestes, au-delà de nos corps, et je me sentis quelque temps imbibée d’une miraculeuse béatitude.

    Je vivais des instants de communion profonde d’une prégnante et bouleversante intensité.

    Au cours de l’hiver qui suivit notre rencontre, j’eus soudain la fulgurante conviction qu’un jour il me quitterait, et que je ne pourrai rien faire pour l’en empêcher.

 

    Son humeur, jusque là toujours d’une si parfaite égalité avait déjà manifesté quelques sautes. Un mouvement plus brusque, un silence subit, manifestaient parfois un certain agacement.

    Il lui arrivait désormais de faire paraître une certaine nervosité. Lui, si discret jusque là,  affichait désormais ostensiblement sa présence, envahissait mon espace de vie, me bousculant même avec arrogance. Tout cela à certains moments arrivait à me rendre sa présence pesante. Mais je crois qu’il voulait ainsi me préparer à son départ.

    Sans doute pensait-il que plus il m’importunerait moins je souffrirai de le voir me quitter.

 

    Une angoisse sourde s’empara de moi.
Je m’inquiétais. Pour lui. Pour moi.

    Après avoir connu ces moments lumineux, cette indicible joie de la fusion des âmes, cette plénitude totale : l’Absolu d’un amour jailli de l’Au-delà, comment allais-je pouvoir vivre un « après lui » ?

 

    Il choisit pour partir une nuit de mars. La lune était pleine. Autant sa survenue avait été discrète, silencieuse, effacée, autant son départ fut subit, brutal et fracassant.

    Au nom de tout ce qui nous avait unis, je tentais de le retenir. Mais il s’arracha brutalement à moi, me laissant pantelante et déchirée.

    J’ai très longtemps refusé de me séparer du seul souvenir qu’il avait laissé derrière lui : un simple nécessaire de voyage que dans sa précipitation, il avait oublié.

    Il devait être dit que rien ne devrait m’être laissé de lui, mais il a fallu m’endormir pour me l’arracher.

 

Enfin, au moins, comme ça, je n’ai rien senti non plus quand l’accoucheur m’a recousue.