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était présent vendredi 17, samedi 18 et dimanche 19 novembre sur notre stand Jean Orizet est né en 1937 à Saint-Henri, village proche de Marseille, où il passa son enfance. Premiers pas poétiques à l'âge de douze ans, études classiques, Sciences politiques, divers métiers (journaliste, vigneron), et, très vite, des voyages dans le monde entier. Publication de son premier livre "Errance " ( recueil de poèmes) en 1962, il est l'auteur de plus de vingt cinq ouvrages. Ses textes sont traduits dans plus de vingt langues dans le monde.
Le
duende par
Patrick CINTAS Le
duende, on l’a ou on ne l’a pas. Les Gitans d’Andalousie disent
d’un cantaor ou d’une danseuse qu’il ou elle a, ou n’a pas, le duende.
Sans le duende, il n’y a pas de flamenco. N’en demeure que les
apparences. Cette longue tradition évolutive n’est pas trompeuse. Des
Japonais qui pratiquent le flamenco, eux qui possèdent le plus beau et le plus
complet des musées de cet art, on constate que, malgré d’incontestables
dispositions techniques quelquefois acquises au contact d’holographies et
bientôt de robots, ils manquent souvent, trop souvent, de duende. Même
l’artiste le plus pointu dans sa connaisance et sa pratique risque de ne pas
se montrer à la hauteur de l’attente des aficionados, des connaisseurs
qui savent tout du flamenco, tout excepté pourquoi le duende fait la
différence entre un praticien et un artiste véritable. Et ce n’est pas une
question de sang. Quelques-uns de ces Japonais ont le duende, ce
qui retourne comme un gant les questions d’hérédité culturelle. En fait, il
n’y a pas de mystère : il suffit d’en savoir assez pour être capable
de percevoir le duende ou d’en constater l’absence. Il y a donc belle
lurette que ces Égyptiens en savent long sur le rapport de l’artiste
et de l’amateur. En Espagne, artista et aficionado ne sont pas
de vains mots. L’art n’est pas mis en réserve au service d’une élite ;
il est l’apanage de ceux qui ont le duende (los artistas) et de
ceux qui savent ou peuvent le percevoir (los aficionados). Je n’ai
jamais vu personne, aussi bien placé fût-il dans l’échelle sociale, tromper
ce petit monde né on ne sait où. En Égypte peut-être où « un
milliard de momies [sont] couchées dans les ténèbres». Le
grand poète André FRÉNAUD a confié à Ratimir PAVLOVIC une anecdote
significative à ce sujet : « Il y a quelques semaines, un magistrat
m’a envoyé un bouquin de sa prétendue poésie. C’était le troisième
qu’il venait d’éditer. Quel papier et quelle reliure luxueux ! Mais il
n’y avait pas un seul vers digne de ce nom. Et dans la lettre qui accompagnait
ce volumineux ouvrage, il n’a pas hésité à solliciter que j’écrive un
essai sur lui. Je lui ai répondu que si je me présentais à l’entrée du
Palais de Justice en déclinant une profession de magistrat qui n’est pas la
mienne, je serais immédiatement arrêté et conduit devant un juge pour outrage
à magistrat, tandis que lui personne ne le poursuivrait pour outrage à poète. »
Évidemment, on peut se tromper. Mais si on a le duende, non. Dans
Le voyageur de l’entretemps, François MONTMANEIX conte une autre
anecdote moins vengeresse. Cela se passe dans une brasserie, en compagnie de Guy
CHAMBELLAND, de Jean BRETON, de Roger KOWALSKY et du sus-nommé. Jean ORIZET est
en retard, ce qui agace. Quand il est là, MONTMANEIX remplit le verre d’ORIZET
pour la première fois de [leur] vie. ORIZET lève alors ce verre et lâche : « Tiens,
sûrement un Juliénas ; sans doute un 65 puisque la pierre y réchauffe la
nuit et que la terre y précède le soleil ». On imagine l’expectative
des quatre autres, tant le poète, communiquant son duende à des
connaisseurs en la matière, a su révéler le double usage de sa langue et son
unicité farouche et contagieuse à la fois. Le
duende, c’est le thé, le swing, le blues, la baraka,
et c’est autre chose malgré tout. Jean ORIZET, par-dessus les mondanités un
peu excessives qui accompagnent ses jours, a la réputation de posséder cette
infime différence qui fait de lui un poète qui n’outrage pas la poésie. Ce
n’est pas rien. Bien sûr, bon nombre d’académiciens, respectables
d’ailleurs à ce titre, ne l’offensent jamais ; ils n’ont pas le duende,
mais leur respect demeure entier. On ne leur reprochera que leur nonchalance par
rapport à la revendication crispée de FRÉNAUD, qui peut passer pour
excessive. Il semble d’ailleurs que Jean ORIZET les rejoint sur ce terrain semé
d’épines passionnelles, mais comme il possède le duende, en plus de
la Légion d’honneur à laquelle on appartient quand on la possède parce
qu’on l’a reçue, on attend... Il
serait vain de chercher à définir le duende. Personne ne s’y est
jamais risqué, du moins pas en Espagne. Au Japon peut-être, mais je n’en ai
pas eu vent. Cette petite différence, il m’a semblé qu’elle se montrait un
peu dans la gamme musicale, dans cette petite entorse si bien tempérée que
l’oreille a non seulement fini par s’y habituer, mais qu’elle y trouve
maintenant, et semble-t-il définitivement, sa justesse, malgré un glissement
de fréquence que le temps ne justifie pas. Jusqu’où ira-t-on ?
Question que la poésie de Jean ORIZET ne cesse de poser à l’esprit, à la
fois comme jeu et comme angoisse. L’éditeur
Luciano MÉLIS a réussi un livre, comme le souligne Bernard MAZO, hors du
commun. À part les photos de famille, d’amitié et de relations utiles, Le
voyageur de l’entretemps se compose de deux tours parfaitement plantées
dans un décor de papier. D’un côté, le côté de la critique, des
intervenants prestigieux et surtout soucieux d’impacts critiques :
Marie-Claire Bancquart, Bernard Mazo, Jean Max Tixier, Jacques Lovichi, Joël
Schmidt, Michel Pougeoise, Jean -Yves Debreuille, François Montmaneix, Pierre
Brunel, Pierre Perrin, Hédi Bouraoui, Doris Mc Ginty Davis, Claude Mourthé,
Mohammed Khaïr-Eddine, Robert Sabatier, Alain Bosquet, Jean Rousselot,
Joseph-Paul Schneider, Tatiana Greene, Pierre Emmanuel, René Char, Jacques de
Bourbon-Busset, Yves Bonnefoy, Julien Gracq. L’ensemble est étonnamment cohérent,
preuve que l’œuvre qu’il entraîne dans ses méandres explicatifs relève
de la littérature et non pas d’une illusion comique. Chacun y va de sa pénétration
inégalable, décrivant comme en passant, selon le principe d’Ingres, ce qui
finalement va en effet ressembler à un regard, celui du poète. Jean
ORIZET est l’inventeur d’une idée. Inventeur au sens propre, c’est-à-dire
qu’il l’a trouvée sans la chercher. Supposons qu’il cherchait autrechose
et qu’il faut bien que jeunesse se passe. D’où qu’elle vienne, de la
tradition ou de l’harmonie universelle, cette idée d’entretemps a
fait son chemin. Ces voyages, bien connus depuis trente ans et plus, forment le
lit d’une œuvre poétique qui doit beaucoup (lire le beau canto intitulé Stances
pour un siècle épuisé sauvé par quelques-uns, inédit) et donne tout ce
qu’elle sait pertinemment. Il n’y a pas de poésie sans cette économie de
mots. L’entretemps,
chez Orizet, ce sont des jeux de miroirs et de regards où la conscience est
portée à son plus haut point d’incandescence. Sartre aurait dit, « des
moments privilégiés » qui nous surprennent et que nous vivons dans une
splendeur de visions inouïes. Proust aurait dit, « des moments
d’extase, » où par le jeu de la mémoire involontaire se révèle à
nous tout un monde de beauté comme l’expérience de la Madeleine ou celles
des Clochers de Martinville. Joyce aurait dit, « des moments d’épiphanie, »
alliant le mystique à l’esthétique. Hédi
BOURAOUI - in Le voyageur de l’entretemps. Moment
de l’être, hasard
objectif, etc. Je préfère la définition d’Yves DEBREUILLE : Notre
goût du bonheur serait-il perverti au point maquiller toute vie en suicide ?
(La peau du monde) L’univers
distendu. Et
ainsi, d’article en article, le gratin de la pensée contemporaine est surpris
dans cet effort de compréhension qui, loin de perdre son lecteur, finit par
donner une idée de ce que la poésie de Jean ORIZET ne refuse pas de laisser
deviner au fil de sa croissance itinérante. Elle est au spectacle de sa représentation
intellectuelle, toujours présente pour celui qui l’a lue, et finement
existante si cela doit arriver par pure séduction intercalée. Ce rassemblement
d’analyses et de sentiments, venant de lecteurs privilégiés par la
connaissance et souvent par l’amitié, finit par former une formidable entrée
en matière. Le
deuxième côté est une anthologie dans le sens noble du terme, un beau livre
à soi tout seul, parfaitement composé dans les draps de ce qui a été écrit
de voyage en séjour et de contemplation en raison de continuer. Chaque page de
ce concentré signale des présences instantannées. Du coup, il semble que les
critiques du premier côté en devienne les personnages récitants. On est au théâtre. Pour
animer le décor j’écris : le ciel cloue des nuages rapiécés sur
l’automne, déchire le tableau où il était mal peint, se noie dans le
premier fleuve qui passe. Pour changer la métaphysique je demande : quelle
est la différence entre l’arbre et la pieuvre ? Le feu a-t-il moins soif
que la terre où il brûle ? Est-il bon d’interdire à la nuit de rêver ?
Pour me distraire un peu je fais pousser des fleurs dans les yeux des volcans,
joue à saute-mouton sur le dos des baleines et prends conseil auprès des
taupes sur la façon de s’enterrer vivant. Fantaisie
- La peau du Monde. La
graphie du titre est-elle un signal, au sens sadien du terme ? La préposition
semble s’effacer à distance. On lit peut être tout simplement : le
voyageur l’entretemps. Le rapport de complément à nom propose peut-être
de laisser la place à des spéculations moins directives. Ainsi posée, l’équation
ne suggère que le personnage et son œuvre, sans distinction de fonction, sans
analyse de la désignation. Chaque
homme est une étoile où s’enflamme le fossile de l’univers. Nous sommes
les enfants d’une lumière morte. Dieu créateur du monde est né d’un autre
dieu, explosion de pur infini. S’il accepte de venir à nous, c’est par des
chemins buissonniers où l’espace et le temps se font des politesses. Notre
vie est ombre ou étincelle, capable quelquefois d’avaler un trou noir. Bernard
MAZO voit ce voyageur arpenter le monde. Je le verrais plutôt en quête
de personnages. Il me semble moins géométriquement mondain que le laisserait
supposer une activité topographique. Des personnages marquent le temps de loin
en loin et les critiques qui forment leur côté avec tant de pénétration
appartiennent aussi à cette dramaturgie. Il n’y a pas de poésie sans roman
ou théâtre, sans spectacle à la clé. La poésie est l’essence d’une représentation.
Celle d’ORIZET est peuplée. On ne la saisit pas à travers la lorgnette
d’un théodolite, mais dans l’effort d’une levée de rideau auquel nous
invite le souffle. Sur
le fil du désir nous marchons vers un dieu. L’éternité s’invente a chaque
galaxie. Il faudra piétiner les banquises du songe, les vallées de l’espace,
les mondes attiédis et les étoiles rouges où l’agonie s’installe, avant
de parvenir au cœur d’un tourbillon, originel chaos préparant le cosmos.
L’avenir quotidien saura peser nos âmes. C’est
que nous ne sommes pas là en présence d’un livre facile. Il est facilement
lisible, et même utile si c’est ce qu’on cherche, tant il est riche de
suggestions proprement littéraires. Mais aucune concession n’est faite au détriment
de la profondeur du propos. Car si les critiques ont des allures de personnages
rencontrés, Jean ORIZET ne s’y transforme jamais en cabot d’une actualité
trop étrangère au temps. À la fin, c’est le livre qui explique sans dévoiler
entièrement et c’est surtout un style d’édition qui, comme le dit Bernard
MAZO, fera date. On peut aussi s’intéresser à cette manière hors du commun
de publier une œuvre. Ce n’est pas seulement original : c’est devenu nécessaire. Le
Prix Nobel de physique Hannes ALFVÉN affirme que la littérature contemporaine
française « n’est pas à la hauteur de ce qu’elle devrait être». Il
veut dire que nous manquons de figures de proue. À part quelques académiciens
et une poignée d’étalons à usage domestique, nous ne possédons pas le duende
à l’échelle universelle. On n’explique même pas l’absence totale d’un
équivalent à ARTAUD ou à RIMBAUD. C’est peut être à cause des magistrats
qui ont des droits que le poète ne peut espérer, en tout cas s’attend-il
toujours à des cas d’injustice. Jean ORIZET est fêté. Un autre voyage,
moins riche en péripéties, plus proche d’ailleurs de la traversée que du périple,
lui a donné pignon sur rue. Il n’est pas populaire, mais le côté
critique le signale comme un poète important, doux euphémisme à la
langue. Le côté anthologique démontre cette importance. On sent bien
qu’il a le duende. Pourquoi Hannes ALFVÉN ne le reconnaît-il pas ?
Y a-t-il encore un entretemps entre le duende, qui suffit à la
reconnaissance, et la poésie, qui ne satisfait personne ? Hannes
ALFVÉN connaît-il la fureur de FRÉNAUD ? Où en sommes-nous ? Nous
en sommes à ce point précis d’un voyage que Jean ORIZET connaît de première
main. Soucieux de terre, où croissent des pères qui sont aussi les nôtres, têtes
habitées et impatientes, - et de ciel, où le temps ne naît pas de l’irréversible
ni de l’irrémédiable, mais de la croissance d’un vol sur l’aile, car il
« abrite un peuple d’oiseaux que la mémoire accompagne sur les flèches
des migrations ». Et on est prié de croire que ce n’est pas la seule fulguration
de ce grand poète qui préside, ce n’est pas vain de sa part, l’Académie
Mallarmé. | |||||||||||||