J.M.G. Le Clézio qui a 68 ans déclare à propos de la littérature française
: “Je ne crois pas qu’on puisse parler de déclin de la littérature
française, quand elle a un passé si riche et qu’elle est si vivante dans les
pays francophones.”. Il a également souligné : “Je suis
d’une famille mauricienne, un émigré de la deuxième génération,
descendant de gens qui ont choisi de vivre en France.la France est ma patrie
d’élection pour la culture, pour la langue. Mais ma petite patrie, c’est
l’île Maurice. Quand j’y vais, je sens que j’arrive chez moi.”
J.M.G. Le Clézio et J.L. Ezine : "Ailleurs.
Entretiens sur France-Culture" Arléa
" Les livres que j'aime, ce
sont ceux qui me donnent l'impression qu'ils possèdent quelque chose d'un
peu magique.
Pas seulement les mots, pas seulement l'histoire du livre, mais aussi tout
ce qui est entre les lignes, ce qu'on devine et qui fait que, pour celui
qui écrit, c'est une aventure totale. Il échange des non-dits, des
silences, un regard, quelque chose qu'on fait ensemble, qu'on ne peut
faire tout seul. Quand je parlais de voler, c'est un peut à ça que je
pensais. Parce que lorsqu'un merveilleux fou monte dans un de ces avions,
c'est vrai qu'il ne peut le faire tout seul.
Il emporte avec lui le regard de ceux qui le suivent. C'est une sorte de rêve
en commun. Et quand la littérature atteint ça, c'est fort, c'est vrai,
c'est beau. ".
"Balaabilou" Folio Cadet
Aux enfants qui s'approchent de
sa barque, Naman le vieux pêcheur conte une merveilleuse histoire, celle
de Balaabilou qui sauva la belle princesse Leïla d'une mort affreuse et
tout son royaume de la sécheresse.
Un récit poétique de J. M. G. Le Clézio superbement illustré par
Georges Lemoine.
"Ballaciner" Gallimard
« "Ballaciner"
signifie adresser une ballade au cinéma...
Pour moi le cinéma a d'abord été un contact avec le monde extérieur.
Je suis né pendant la guerre, j'étais enfant dans une période de
rationnements et d'enfermement. Grâce au cinéma – les projections que
nous faisions sur un écran improvisé dans le corridor de l'appartement
de ma grand-mère à Nice –, j'ai découvert ce que c'était que la rue,
les villes, la guerre, les incendies, l'avion et les sous-marins, et aussi
les moments de peur ou de drôlerie, les comportements mystérieux et
assez comiques des adultes.
Par la suite, j'ai découvert ce que c'était que l'art et la culture. Les
livres ne me proposaient pas les mêmes avantages (hormis les encyclopédies).
Ils possédaient une voix intérieure et c'était le pouvoir des mots qui
opérait, non le réel. »
JMG
Le Clézio
"Celui qui n'avait jamais vu la mer suivi de
La montagne du dieu vivant" Folio Junior
Daniel ne parle presque pas et
n'a pas d'amis.
On dirait qu'il dort les yeux ouverts. Il a l'air de venir d'ailleurs. Il
aurait pu s'appeler Sindbad le Marin, dont il a lu les aventures, le seul
livre qu'il connaisse par cœur : son regard ne s'anime que lorsqu'on lui
parle de mer et de voyages. Mais la mer, il ne l'a jamais vue. Alors, un
jour de novembre, sans rien dire à personne, il s'en va pour ne plus
jamais revenir.
"Cœur brûle et autres romances"
Gallimard
" Il avait fait chaud cet
été-là en Provence, une chaleur tyrannique, menaçante.
Vers juillet, Pervenche est partie. Elle ne s'était même pas présentée
au bac, à quoi bon ? Elle n'avait rien fait, elle savait bien qu'elle ne
pouvait pas réussir. Toute l'année, elle avait traîné, surtout avec
" Red " Laurent, dans les bistros, les boîtes, les fêtes, ou
simplement dans la rue. Elle buvait des bières, elle fumait. L'après-midi,
elle retrouvait Laurent devant un garage abandonné, au pied de la
colline.
Laurent soulevait le rideau de tôle, et ils se glissaient à l'intérieur.
Ça sentait le cambouis, et une autre odeur plus piquante, comme de la
paille, ou de l'herbe qui fermente. Ils faisaient l'amour par terre, sur
une couverture. ".
"Diego et Frida" Stock et
Folio
Lorsque Frida annonce son
intention d'épouser Diego Rivera, son père a ce commentaire acide :
" Ce seront les noces d'un éléphant et d'une colombe.
" Tout le monde reçoit avec scepticisme la nouvelle du mariage de
cette fille turbulente mais de santé fragile avec le " génie "
des muralistes mexicains, qui a le double de son âge, le triple de son
poids, une réputation d' " ogre " et de séducteur, ce
communiste athée qui ose peindre à la gloire des Indiens des fresques où
il incite les ouvriers à prendre machettes et fusils pour jeter à bas la
trinité démoniaque du Mexique - le prêtre, le bourgeois, l'homme de
loi.
Diego et Frida raconte l'histoire d'un couple hors du commun. Histoire de
leur rencontre, le passé chargé de Diego et l'expérience de la douleur
et de la solitude pour Frida. Leur foi dans la révolution, leur rencontre
avec Trotski et Breton, l'aventure américaine et la surprenante
fascination exercée par Henry Ford. Leur rôle enfin dans le
renouvellement du monde de l'art.
Etrange histoire
d'amour, qui se construit et s'exprime par la peinture, tandis que Diego
et Frida poursuivent une œuvre à la fois dissemblable et complémentaire.
L'art et la révolution sont les seuls points communs de ces deux êtres
qui ont exploré toutes les formes de la déraison. Frida est, pour Diego,
cette femme douée de magie entrevue chez sa nourrice indienne et, pour
Frida, Diego est l'enfant tout-puissant que son ventre n'a pas pu porter.
Ils forment donc un couple indestructible, mythique, aussi parfait et
contradictoire que la dualité mexicaine originelle, Ometecuhtli et
Omecihuatl.
La toute jeune Lalla a pour ancêtres
les " hommes bleus ", guerriers du désert du Rio de Oro, chassés
et traqués du Sud au Nord par les conquérants français puis
impitoyablement massacrés.
Mais le sang des hommes bleus a survécu en Lalla. La vie de la petite
Maure, dans un bidonville d'une grande cité proche de la mer, est
constamment doublée, dominée par l'épopée, chantante, obstinée,
orgueilleuse, de la race que les maîtres d'autrefois avaient cru vaincre.
Lalla, enfant du désert, est fascinée par l'apparition d'un mystérieux
homme bleu, qu'elle nomme Es Er, c'est-à-dire " le Secret ".
Aussi la puissance de la nature et des légendes, son amour pour le
Hartani, un jeune berger muet qui lui fait découvrir son corps, ensuite
une évasion manquée vers " leur " désert, avant l'exil à
Marseille dans un quartier misérable où ses frères immigrés végètent,
tout cela ne peut que durcir son âme lumineuse.
Car Lalla a
beau travailler dans un hôtel sordide, être enceinte du Hartani, devenir
une cover-girl célèbre grâce à un photographe de mode ébloui par sa
beauté, rien n'éteindra au cœur de la jeune femme sa foi religieuse et
sa passion du désert.
Un jour, elle y retournera toute seule, en rescapée de l'enfer des
hommes.
"Enfances" Enfants réfugiés du
monde
Enfants ! Aimez les champs, les
vallons, les fontaines, les chemins que le soir emplit de voix lointaines.
C'est Victor Hugo qui demandait aux enfants d'aimer les champs, les
vallons, les fontaines. Mais seuls les enfants savent les aimer. Les
enfants sont libres, libres d'aimer ; c'est pourquoi, non, ils ne "
savent " pas aimer ils " aiment " tout simplement, comme on
respire, naturellement, sans le savoir, comme notre cœur bat, sans savoir
qu'il bat. Les enfants sont libres, ils sont heureux ; ils sont des
enfants, ils n'ont pas conscience de leur bonheur.
Et puis un jour il y a la guerre, un jour il y a la mort, un jour il y a
la souffrance, la séparation, la blessure, la mutilation - le deuil. Il
faut que l'enfant fasse le deuil, son deuil, le deuil de son enfance.
Un jour il y a
cette violence et l'enfant reste là, avec son enfance dans les bras, sur
les bras, faim au ventre, peur à l'estomac - avec son regard, libre ou
frappé, dans son enfance " arrêtée ".
Et pourtant l'enfant nous regarde. Il porte un regard sur nous quand nous
le regardons. Photos tendues, l'enfant est touché en plein vol. Et
pourtant. qu'il y ait vraie rencontre, l'amitié retrouvée, le jeu partagé,
l'écoute qui encourage, le dialogue qui restaure, et l'enfance renaît,
rejaillit comme une source, vive et libre, inextinguible, insolente, même
si elle est forêt menacée par le désert, désert menacé par la soif,
soif menacée par la solitude.
Malgré la guerre, malgré la misère, malgré la mort, l'enfance est leçon
de liberté. Et si le jeu réapparaît, renaît aussi l'enfant nouveau,
accompagné, entouré. L'enfant renaît qui peut encore communiquer,
apprendre et donner. L'enfant qui peut aussi nous donner la vraie liberté,
la liberté d'aimer.
"Gens des nuages" Stock et
Folio
De ce voyage vers la Saguia el
Hamra, nous avions parlé depuis la première fois que nous nous sommes
rencontrés.
Les circonstances, nos occupations, nos préoccupations familiales, ainsi
que la situation troublée dans laquelle se trouvait une grande partie du
territoire des nomades Aroussiyine avaient rendu ce retour improbable,
voire impossible. Et voici que tout d'un coup, alors que nous n'y songions
plus, le voyage devint possible. Il était venu à nous quand nous ne
l'espérions plus. Nous pouvions en parler d'une façon très simple,
comme s'il s'agissait de visiter une province lointaine.
Entendre parler les
Aroussiyines, les approcher, les toucher. De quoi vivaient-ils ?
Avaient-ils toujours des troupeaux de chameaux et de chèvres, élevaient-ils
toujours des autruches ? Combien étaient-ils ? Avaient-ils changé au
cours des siècles, depuis que sidi Ahmed el Aroussi avait fondé la tribu
? Nous voulions entendre résonner les noms que la mère de Jemia lui
avait appris, comme une légende ancienne, et qui prenaient maintenant un
sens différent, un sens vivant : les femmes bleues ; l'assemblée du
vendredi ; les Chorfa, descendants du Prophète ; les Aït Jmal, le Peuple
du chameau : les Ahel Mouzna, les Gens des nuages, à la poursuite de la
pluie.
Nous sommes partis sans réfléchir, sans savoir où nous allions, sans même
être sûrs que nous y arriverions.
"Hasard suivi de Angoli
mala" Gallimard
Les deux courts romans (ou
longues nouvelles) qu'on va lire, Hasard et Angoli Mala, sont séparés
par quinze années.
Il m'a semblé qu'ils parlaient du même apprentissage, de l'amour de la
nature, du mal aussi. Mais au moment de les réunir, je ne sais plus très
bien lequel est le miroir de l'autre. J. M. G.