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Copyright 2000-2008
Librairie Gaïa
Tous droits réservés
Dernière modif. : 01/12/2008

©2004 -  Illustration Hélène Mongin

Algérie : la littérature au chevet de l'histoire

Algérie contemporaine : la littérature

Accueil Algérie | Algérie contemporaine : la littérature | Rachid Boudjedra | Mohamed Dib | Assia Djebar | Rachid Mimouni | Amin Zaoui

Amin Zaoui

Bibliographie   |   Extrait

   Un Bataille algérien ! Abandonnant à d'autres la déploration stricte, le réalisme humanitaire de la conscience propre, Amin Zaoui se promène dans les territoires que Bataille avait explorés. Avec un culture authentiquement musulmane, insérant contes libertins, rêves, il exhume le lien jouissance-mort, sonde de la relation familiale (la mère, les sœurs...), déploie des trésors de poésie et de sensualité dans une langue admirable de sobriété et d'efficacité. Le lecteur commence à sourire et se plaît à voir, dans ces délires érotico-oniriques, l'éternel mâle méditerranéen triomphant dans son mépris et sa haine de la femme. Très vite on réalise que l'image d'Épinal se fissure et qu'on est devant une littérature du saisissement. Poésie brute, appel irrépressible du désir, sabbat de parfums et de chairs... Le Flaubert de Salammbô dégraissé...

   Sans passer sous silence l'horreur quotidienne qu'est de vivre en Algérie sous la double dictature, il la transcende et invente une société entièrement vouée à la célébration païenne d'un culte aux sens, aux parfums, c'est une suite olfactive. Vision d'un paradis où sont dépassées les catégories du bien et du mal. La famille est avant tout sexe, les proches sont offerts par une sorte de fatalité, nous sommes condamnés à les aimer charnellement, ce qui d'ailleurs 'exclus nullement la tendresse. Expression fantasmée, hallucinatoire, haschischique du substrat culturel enfoui au plus profond de l'être où se déterminent les choix sexuels.

   Exemple : La Razzia est ce que l'on appelle en musique un tombeau. Celui de la ville d'Oran, ce paradis où le narrateur connut toutes les fêtes, où cohabitèrent les trois monothéismes, où se développa une littérature subtilement enfiévrée, qui sut capter l'amour de tous les errants, parmi lesquels un certain Cervantès. La pensée et sa traduction, dont l'unité de compte est le chapitre, embrassent autant l'histoire du Maghreb que le bruit du monde dans son actualité la plus horrible. Nous observons les reculades du pouvoir, la lente mais irrésistible islamisation du pays, symbolisée par l'islamisation du bordel où le narrateur connut tant de joies : et voici que s'y mêle la nostalgie : la comptabilité des pertes, des femmes aimées, des idoles admirées ; et les délires érotiques du narrateur dont seul son sexe semble encore l'attacher au monde, tandis qu'il repousse ses projets littéraires qui lui paraissent perdre de l'importance, tel de Dictionnaire des intellectuels de mon pays assassinés, ou cette biographie du Prophète. C'est très très beau de voir cet écrivain rejoindre les plus grands sur ce terrain pourtant tellement labouré : l'anéantissement, le sombrage généralisé, vanité... Le salut sur Omar Khayyâm...

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Bibliographie

Les gens du parfum

On appelle les femmes de cette ville les abeilles ou les pigeons. Elles sont séduisantes et toutes cultivent des carrés de jasmin, de menthe sauvage, de lycopode, de lierre, de lavande, de laurier, d'iris, de liseron et en cachette des hommes une plante rare, " la jalousie ". La jalousie est une fleur qui ne pousse qu'à Nedroma ou Rayhana, qu'importe. Je suis jaloux. Tout le monde est jaloux ! Othello, lui aussi, était jaloux. Après avoir appris la nouvelle de la mort de son père, Hazar, jeune ingénieur spécialisé dans le traitement des dattiers du sud, retourne dans sa ville natale. Dans la maison où il a grandi, il revoit Sara, sa belle-mère juive, seconde femme de son père, toujours belle, jeune et désirable. De l'une des chambres provient la voix de sa demi-sœur, Aya, frappée de malédiction car de mère juive et séquestrée pour avoir été violée par Hazar des années plus tôt. Et toute la mémoire de cette maison, où la jalousie a infusé dans les parfums d'encens, lui revient la cohabitation entre les épouses toutes deux tisseuses, ses six sœurs cuisant dans la frustration, son demi-frère hermaphrodite Isaac... 
Tout comme La Soumission et Haras de femmes, Les Gens du parfum est une nouvelle variation poétique et musicale sur le thème du désir étouffé, du désir interdit dans une famille arabe.

 

La culture du sang. Fatwas, femmes, tabous et pouvoirs

Ce qui se passe dans le monde arabe et dans le Maghreb est scandaleux. Et plus scandaleux encore notre silence, le silence arabe et le silence international. Ne rien faire est, d'une façon ou d'une autre, une sorte de participation à cette guerre qui tue le mot libre et les lettres lumineuses sur les feuilles et sur les lèvres de milliers, voire de millions de jeunes. Ne rien faire, c'est cautionner les crimes qui ravagent les femmes, les enfants, les hommes et les étrangers. Prendre le maquis du silence, c'est renforcer les rangs des " maquis des intégristes ", ennemis de la vie, de la beauté et de la liberté. Dans cette période, aussi critique que scandaleuse, La Culture du sang : fatwas, femmes, tabous et pouvoirs, essai sur et à propos de la censure, tente de témoigner, d'analyser et de débattre de la situation de la culture, des langues, du statut du créateur, des censures, des interdits, des assassinats et de l'exil des intellectuels arabes. 
Avec sa sensibilité de romancier, d'Algérien ayant eu à vivre et ayant toujours à vivre les déchirures de son pays (où il a choisi de retourner), Amin Zaoui évoque ce culte, cette culture du sang qui hante le monde arabe, que ce soit le sang des menstrues, le sang du sacrifice, le sang qu'on répand pour purifier. Il nous dit ainsi quelles violences résultent de cette culture.

 

Haras de femmes

Un homme, le père de Hager la narratrice, un targui, a extrait du sable la nouvelle Pierre noire. Autour il a dressé la nouvelle Kaaba. Et la religion qu'il fonda au cœur du désert touareg fut celle de la femme et du temple de son sexe. Le monde de Haras de femmes est peuplé des désirs les plus violents comme des sensualités les plus subtiles ; un vieillard qui jalouse l'épouse de son fils, une ville consacrée à la chair et au chant des oiseaux, des odeurs de miel et d'accouplements, font de ce roman un chef-d'œuvre suave et sanglant.

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La soumission

Feu bleu dans le ciel de l'Oranais, feu jaune des vents brûlants, feu roux du henné qui colore les cheveux, les mains et les pieds, feu de désirs contenus, réprimés, et pourtant entretenus comme des braises par la poésie des vers coraniques. En un huis clos étouffant, celui d'une famille aux filiations incertaines, Amin Zaoui dépeint les ravages et la violence de la soumission ancestrale des femmes à leur mari, des enfants à leurs parents : où le feu des désirs appelle le sang de la mort et annonce les désastres.

 

Sommeil du mimosa suivi de Sonate des loups

Sommeil du mimosa : Dans Alger, sur fond sonore de lâchers de rafales, de cris, d'ordres policiers et de menaces permanentes, un homme comme tant d'autres s'efforce de vivre et d'aimer, avec une pudeur qui dément la rage de la guerre. Sonate des loups : La guerre ne cesse pas et, de deuil en deuil, use l'homme. Bientôt il ne s'agira plus que de s'enfermer chez soi en guettant les bruits dans l'escalier, ou de fuir. Tiraillé entre la peur et l'attachement à sa dignité, passant de l'un à l'autre, le narrateur brosse le tableau d'un monde peu à peu abandonné aux morts et à leurs assassins. Conçus comme un diptyque, ces courts romans, poignants, se font écho pour révéler la réalité des affrontements qui endeuillent l'Algérie. Un langage poétique se mêle à un ton très charnel, comme tentant à la fois de s'élancer au-dessus de la réalité vécue et de reprendre prise sur elle.

 

La razzia

" Au nom de la révolution socialiste, au nom de la patrie indépendante et libre des Roumis, ainsi de toutes formes et forces de répressions ou d'injustices sociales, nous annonçons, pour vous, jeunes appelés, descendants, postérité et prospérité de la révolution et héritiers de l'armée populaire nationale, que l'entrée au bordel Lac-Duc, rebaptisé bordel national J.B.K., est gratuite, pour toute la journée, jusqu'à minuit heure locale ! Cette grande journée de la nationalisation du bordel ressemble à celle de la nationalisation des hydrocarbures. Toutes les femmes nationalisées sont à votre disposition gratuitement et cela jusqu'à minuit. C'est le premier geste socialiste et progressiste de la part de l'État et des prostituées ne cessant de continuer leur combat d'honneur pour bâtir un pays développé et révolutionnaire et un citoyen équilibré et en bonne santé. " Roman violent et désespéré, La Razzia est l'histoire d'un bordel aimé, nationalisé, islamisé : l'Algérie, pays de cocagne et pays martyr, terre d'amour et terre de haine. L'auteur de la Soumission, poursuit ici sa quête d'une identité en lambeaux.

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Extrait

«    Luva signifie pluie en russe, j'en suis sûr ! même si la traduction est fausse. Elle ressemble à une averse de pluie. Elle croit en Dieu, bien qu'elle soit membre du parti communiste. Je pense aussi à Gorbatchev, celui qui a joué dans une publicité sur la Pizza Hut. Merde, j'ai perdu le fil de l'histoire de Luva, Nouba ou Carine, peu importe, me regarde dans les yeux. J'aime boire le vin directement de sa bouteille en plastique. Selon le règlement du ministère des affaires religieuses de Damas, il est interdit à toute femme, et dès l'âge du sang, l'âge nubile, de franchir la porte de la mosquée sans voile. Enveloppée dans une robe noire louée pour accéder à ce lieu saint (les robes sont louées à l'entrée de la mosquée, cinq dollars pour les Européennes, cinquante lires pour les musulmanes occidentalisées), Luva, dans sa robe noire, les mains de couleur blanc neige dépassant légèrement les manches larges, m'excite. Le diable habite même les mosquées, maisons de Dieu. Avec une faim de loup bengali, je la suis. Elle sent mon regard plein de feu et de sperme. Je la dévore.
»

 

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