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Librairie Gaïa
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Dernière modif. : 13/05/2011

©2004 -  Illustration Hélène Mongin

Algérie : la littérature au chevet de l'histoire

Guerre d'indépendance : la littérature

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Albert Camus

1913 - 1960

Bibliographie   |   Extrait

Il y a deux Camus très différents quant à l'Algérie. L'un est politique, l'autre philosophe ou plus exactement "mythologisant". Chez ce dernier, une pensée tragique de la transcendance solaire, abrupte, inassignable, s'est constituée dans la pousse de sa racine grecque, méditerranéenne, la pensée de midi, largement analysée par les lecteurs "apolitiques" de l'œuvre. Deux camps jugent de ces liens, les uns pour les nier, les autres pour les fonder dans une lecture plus universelle des textes.

   Les écrits politiques sur l'Algérie : d'abord les articles parus dans Combat. La thèse est simple et connue : l'Algérie française est une réalité, elle est souhaitable, mais il faudrait l'humaniser, donner la pleine citoyenneté française aux indigènes, et abolir les privilèges : tous les algériens égaux en droit. Camus pense (se référer à son dernier texte, inachevé, "Le premier homme") que la colonisation française a trouvé un pays sans une habitation, sans un lopin de terre cultivé, dans un espace nu et désert. Ces colons sont des socialistes réprimés dans la France de 1848, ils viennent fonder une utopie, l'Algérie arabe et française, messagers de l'universalité des Lumières de la Révolution française. Acte d'accusation : pas de trace d'une éventuelle culture berbère, d'une spécificité de l'Islam, d'une épaisseur historique.

   Les articles de Combat traduisent un repli progressif sur une ligne de défense de plus en plus "franco-centriste". Il y déplore que l'attitude fascisante des colons, favorables à Vichy, ait entraîné cette radicalisation des mouvements d'émancipations autochtones. Lorsque la guerre éclate, puis qu'il la sent perdue pour la cause d'une Algérie française, il en vient à stigmatiser le nationalisme algérien : le rêve d'un Esprit Saint égalitaire descendant sur le colon esclavagiste avait fait long feu...

   "Relire Camus et autour de Camus avant et après d'autres voix algériennes, d'autres voix d'Algérie : c'est cela aussi reconstruire une mémoire, car de leur étouffement provisoirement sans doute quelques-unes des impasses du présent." (C.Chaulet-Achout).

   Les références concernant la librairie Charlot à Alger, premier éditeur de Camus, sont disponibles aux éditions Domens (Pézenas).

 

 

Bibliographie

L'étranger

Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s'est ouverte, c'est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j'ai eue lorsque j'ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n'ai pas regardé du côté de Marie. Je n'en ai pas eu le temps parce que le président m'a dit dans une forme bizarre que j'aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français...

 

L'exil et le royaume

Dans les épaisseurs de la nuit sèche et froide, des milliers d'étoiles se formaient sans trêve et leurs glaçons étincelants, aussitôt détachés, commençaient de glisser insensiblement vers l'horizon. Janine ne pouvait s'arracher à la contemplation de ces feux à la dérive. Elle tournait avec eux, et le même cheminement immobile la réunissait peu à peu à son être le plus profond, où le froid et le désir maintenant se combattaient.
   Six nouvelles sur le thème de l'exil.

 

Chroniques algériennes

" On trouvera dans ce recueil un choix d'articles et de textes qui tous concernent l'Algérie. Ils s'échelonnent sur une période de vingt ans, depuis l'année 1939, où presque personne en France ne s'intéressait à ce pays, jusqu'à 1958, où tout le monde en parle. [...] Tels quels, ces textes résument la position d'un homme qui, placé très jeune devant la misère algérienne, a multiplié vainement les avertissements et qui, conscient depuis longtemps des responsabilités de son pays, ne peut approuver une politique de conservation ou d'oppression en Algérie. Mais, averti depuis longtemps des réalités algériennes, je ne puis non plus approuver une politique de démission qui abandonnerait le peuple arabe à une plus grande misère, arracherait de ses racines séculaires le peuple français d'Algérie et favoriserait seulement, sans profit pour personne, le nouvel impérialisme qui menace la liberté de la France et de l'Occident. Une telle position ne satisfait personne, aujourd'hui, et je sais d'avance l'accueil qui lui sera fait des deux côtés. "

 

Camus à Combat

Entre le 21 août 1944 et le 3 juin 1947, Albert Camus est rédacteur en chef et éditorialiste à Combat. C'est la totalité de ses 165 articles - signés, authentifiés, ou légitimement attribuables - qui est ici recueillie, présentée et annotée. Plus de cinquante ans après leur publication, et bien qu'ils soient intimement liés aux événements historiques de leur temps mouvementé, dont ils reflètent parfaitement les espoirs et les désillusions, ces textes n'ont rien perdu de leur force ni de leur actualité.

 

 Ils nous transmettent le témoignage lucide d'un journaliste conscient de ses responsabilités sur une époque où, au sortir de l'Occupation, il faut à la fois réorganiser la vie quotidienne et dessiner l'avenir de la France et de l'Europe. Camus aborde de multiples sujets : la politique intérieure, avec la difficile remise en marche de la démocratie, avec les heurts entre les anciens partis et ceux qui sont issus de la Résistance, et avec les grands débats sociaux, idéologiques, ou constitutionnels ; l'épuration, qu'il espère rapide et efficace, et qui donnera lieu à une retentissante polémique avec Mauriac ; la politique étrangère et le rêve de voir des institutions internationales capables d'établir la paix dans le monde ; les droits, les devoirs et le rôle d'une nouvelle presse ; la politique coloniale, et en particulier, la nécessité de doter l'Algérie d'un nouveau statut... 
Sur tous ces points, et sur bien d'autres, Camus ne se contente pas d'informer ; il réagit, et sa pensée, avertie, profonde, vigilante, peut éclairer et enrichir notre réflexion d'aujourd'hui. Les articles de Camus à Combat font entendre la voix passionnée d'un écrivain face à l'histoire, d'un homme épris de justice, de liberté, de vérité, obstinément soucieux d'introduire la morale en politique, et d'exiger le respect de la dignité humaine ; une voix qui continue à résonner dans la conscience contemporaine.

 

L'envers et l'endroit

L'envers et l'endroit est le premier livre d'Albert Camus. Il paraît à Alger en 1937. A la fin de sa vie, Camus verra dans cette oeuvre de jeunesse la source secrète qui a alimenté ou aurait dû alimenter tout ce qu'il a écrit. L'envers et l'endroit livre l'expérience, déjà riche, d'un garçon de vingt-deux ans : le quartier algérois de Belcourt et le misérable foyer familial dominé par une terrible grand-mère ; un voyage aux Baléares, et Prague, où le jeune homme se retrouve "la mort dans l'âme" ; et surtout, ce thème essentiel : "l'admirable silence d'une mère et l'effort d'un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence".

 

Noces suivi de l'été

Je me souviens du moins d'une grande fille magnifique qui avait dansé tout l'après-midi. Elle portait un collier de jasmin sur sa robe bleue collante, que la sueur mouillait depuis les reins jusqu'au jambes. Elle riait en dansant et renversait la tête. Quand elle passait près des tables, elle laissait après elle une odeur mêlée de fleurs et de chair.

 

La peste

"C'est moi qui remplace la peste", s'écriait Caligula, l'empereur dément. Bientôt la "peste brune", déferlait sur l'Europe dans un grand bruit de bottes. France déchirée aux coutures de Somme et de Loire, troupeaux de prisonniers, esclaves voués par millions aux barbelés et aux crématoires, sur le monde symbolique de Melville ou de Daniel Defoe, La Peste éternise ces jours de ténèbres, cette "passion collective" d'une Europe en folie, détournée comme Oran de la mer et de sa mesure. Sans doute la guerre accentue-t-elle la séparation, la maladie, l'insécurité. Mais ne sommes-nous pas toujours plus ou moins séparés, menacés, exilés, rongés comme le fruit par le ver ? Face aux souffrances comme à la mort, à l'ennui des recommencements - Orphée cent fois repris - La Peste recense les conduites : elle nous impose la vision d'un univers sans avenir ni finalité, un monde de la répétition et de l'étouffante monotonie, où le drame même cesse de paraître dramatique et s'imprègne d'humour macabre, où les hommes se définissent moins par leur démarche, leur langage et leur poids de chair que par leurs silences, leurs secrètes blessures, leurs ombres portées et leurs réactions aux défis de l'existence. 
La Peste sera donc, au gré des interprétations, la "chronique de la résistance" ou un roman de la permanence, le prolongement de L'Etranger ou "un progrès" sur L'Etranger, le livre des "damnés" et des solitaires ou le manuel du relatif et de la solidarité - en tout cas, une oeuvre pudique te calculée qu'Albert Camus douta parfois de mener à bien, au cours de sept années de gestation, de maturation et de rédaction difficiles, entrecoupées des combats du résistant et du journaliste.

 

Le premier homme

" En somme, je vais parler de ceux que j'aimais ", écrit Albert Camus dans une note pour Le premier homme. Le projet de ce roman auquel il travaillait au moment de sa mort était ambitieux. Il avait dit un jour que les écrivains "gardent l'espoir de retrouver les secrets d'un art universel qui, à force d'humilité et de maîtrise, ressusciterait enfin les personnages dans leur chair et dans leur durée ". Il avait jeté les bases de ce qui serait le récit de l'enfance de son " premier homme ". Cette rédaction initiale a un caractère autobiographique qui aurait sûrement disparu dans la version définitive du roman. Mais c'est justement ce côté autobiographique qui est précieux aujourd'hui. Après avoir lu ces pages, on voit apparaître les racines de ce qui fera la personnalité de Camus, sa sensibilité, la genèse de sa pensée, les raisons de son engagement. Pourquoi, toute sa vie, il aura voulu parler au nom de ceux à qui la parole est refusée.

 

Réflexions terroristes

"Ce n'est pas la révolte ni sa noblesse qui rayonnent aujourd'hui sur le monde, mais le nihilisme." Dans ces textes d'une troublante actualité, réunis dans Réflexions sur le terrorisme, Albert Camus, écrivain, penseur et combattant aborde avec une fulgurante lucidité les questions posées par l'exercice de cette violence totale, tout en prenant parti : "Quelle que soit la cause que l'on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d'une foule innocente..."

 

Albert Camus, Alger

Si les racines de l'écrivain Camus n'ont pas été oubliées, l'appartenance de son œuvre au patrimoine littéraire algérien est beaucoup plus contestée. Pour étayer cette hypothèse de lecture, ici retenue, l'étude privilégie une analyse de L'Étranger montrant l'interdépendance entre la cohérence interne du récit et son inscription dans une époque dont les aspérités sont en partie polies par les réussites d'une écriture. L'universalité qu'acquiert le roman explique son étoilement fécond dans des écritures contemporaines ou postérieures. Intégré à l'analyse, le contexte algérien devient une voie éclairante pour la compréhension des textes. L'Algérie - et Alger plus particulièrement - sont terre de bonheur et de plénitude, terre de misère et de conflit. Complicité avec les hommes et incompréhension, fusion avec la nature et éloignement : ces tensions expriment la relation intime que l'écrivain établit avec son pays d'origine où les ethnies s'ignorent et se jaugent, cohabitent et s'opposent les unes aux autres dans la violence.
 L'Étranger, La Peste, L'Exil et le Royaume, Le Premier Homme nous convient à retrouver l'Algérie de Camus. Autour de lui, Jean Pélégri, Kateb Yacine, Jean Sénac, Mouloud Feraoun, Alain Vircondelet, Rachid Mimouai, Maïssa Bey... Voix et regards algériens de ce siècle, autant de textes qui posent des questions plutôt qu'ils ne se complaisent dans des certitudes.

 

Extrait

« Calmer la plus cruelle des faims et guérir ces cœurs exaspérés, voilà la tâche qui s'impose à nous aujourd'hui. [...] Les conquérants inquiets que nous sommes ont à apprendre de la sagesse qui nous est proposée par la civilisation arabe. Cela suppose que nous ayons à la comprendre et à la servir. Et, en admettant que nous n'ayons rien à apprendre, il est évident que nous avons quelque chose à vous faire pardonner.

   Cette fièvre, ces désirs désordonnés de puissance et d'expansion ne seront jamais excusés que nous les compensons  par une volonté attentive de justice et par un dévouement sans défaillance. Devant les actes de répression que nous venons d'exercer en Afrique du Nord, je tiens à dire que le temps des impérialismes occidentaux est passé.

   La colonisation matérielle que nous poussons sans arrêt devant nous ne se sauvera que si elle parvient un  jour à libérer plus profondément tous ceux qu'elle asservit. Nous obtiendrons alors l'amitié des hommes qui dépendent de nous. Mais, en dehors de cela, nous ne récolterons que la haine, comme tous les vainqueurs incapables de surmonter leur victoire. De malheureuses et innocentes victimes françaises viennent de tomber et ce crime en lui-même est inexcusable. Mais je voudrais que nous répondions au meurtre par la seule justice, pour éviter un avenir irréparable.

 

 

»

Article paru dans Combat, mai 1945