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Après l'histoire de Mériem, d'une enfance à Tlemcen sur fond de guerre d'indépendance, dans Le Chant du lys et du basilic, voici dans La prière de la peur, celle Hanan, jeune algérienne vivant à Paris, qui décide de regagner définitivement l'Algérie. Un attentat à l'aéroport d'Alger lui emportera les deux jambes. Elle se réfugie chez ses ancêtres, à Aïn et Hout, accompagnée de l'aïeule, Lalla Kenza qui lui transmettra un trésor : la culture ancestrale des Berbères sous la forme de contes et de poésies que Hanan couche sur le papier, avec acharnement, jusqu'au bout, tandis que s'approche son terme... Le dernier roman revient sur la question des femmes comme dépositaires de l'espoir et du renouveau : Hayba s'est réfugiée à Paris après avoir perdu un mari et une fille dans un attentat. C'est l'enfant qu'elle porte qui sera le socle sur lequel elle tentera de se reconstruire.
"J'ai tout simplement envie de dire ma rage d'être au monde, ce dégoût de moi-même qui me saisit à l'idée de ne pas savoir d'où je viens et qui je suis vraiment. De lever le voile sur la société dans laquelle le hasard m'a jetée, sur des tabous, des principes si arriérés, si rigides parfois qu'ils n'engendrent que mensonges, fourberie, violence et malheur." Ce thème des origines est traité de manière opiniâtre, dès ses premières nouvelles et tout au long de ses romans. Dans le contexte de l'Algérie en guerre civile, cela prend un relief encore plus terrible : orphelines de la guerre d'indépendance, esclaves, femmes violées cherchant à avorter, la liste est longue des turpitudes qu'elles subissent. Entendez-vous dans les montagnes ? imagine la rencontre dans un train de la fille d'un combattant du FLN mort sous la torture et d'un homme qui y participa. Maïssa Bey, dont le père, un instituteur, est mort dans un centre de torture, est mal à l'aise avec la filiation : ce héros est un absent, tandis que le système qui le célèbre tue, pille, asservit. L'écriture devient alors arme et catharsis.
Dans un train, deux jeunes gens sont saisis par un coup de foudre, mais n'osent ni ne peuvent se toucher : "voici qui résume l'irrémédiable séparation des femmes et des hommes dans toutes les sociétés arabes et musulmanes. Je pense que celui qui n'a pas vécu ne pourra jamais se représenter cette sorte d'apartheid qui existe entre les deux parties de l'humanité dans nos sociétés. Je crois que tous les maux en résultent." dit Chehat en parlant de son roman "Hommes perdus..." où, au soir de sa vie, le narrateur, Ali, cloué dans un fauteuil roulant, retrace le destin de ses trois amis : Hamid, Kader et Malik. Au menu : désillusions, trahisons, mensonges et toujours tant de frustrations dans le champ amoureux.
Tour à tour acteur, metteur en scène et auteur dramatique, il fait des débuts en 1969 avec Les sangsues, une fresque humoristique sur l'univers bureaucratique, et Le pain, où défilait déjà sur scène le petit peuple d'Oran, héros ordinaires ballottés entre inquiétude et espoir, Alloula sera dans le même temps l'interprète à succès de La folie de Salim en 1972, sa propre adaptation du Journal d'un fou, de Nicolas de Gogol. Poursuivant ses réflexions sur le théâtre populaire, il interroge la forme traditionnelle de la halqa (la ronde des spectateurs autour d'un conteur, sur les places de marché au Maghreb) qui préfère selon lui "le récit, le dire, à la figuration de l'action." Drôle et truculent, l'arabe populaire d'Alloula a la vitalité de la langue parlée et la rigueur de la langue écrite, comme en témoigne la trilogie, tout à la fois épique et, réaliste, des Généreux, composée de Les dires, Les généreux et Le voile. Les balles qui l'ont couché le 10 mars 1994, n'ont pas su le couper de ces petites gens d'Oran qui avaient trouvé en lui une voix, comme le témoignera son enterrement, où ils étaient des milliers.
L'évolution stylistique du romancier (qui se considérait davantage comme un poète qui écrit aussi des romans) porte la trace du tournant pris par l'Algérie au lendemain de l'indépendance. Dans Les chercheurs d'or, la phrase est plus ample, la description des montagnes de Kabylie où l'on cherche des dépouilles des héros de la guerre est lyrique. Si une fêlure sonne déjà, c'est dans les romans suivants, urbains, qu'elle se fait jour, tandis que l'écriture devient hachée, haletante. Les vigiles met en scène un personnage qui a inventé un génial métier à tisser et qui tente de le proposer au service des brevets. Mais quelqu'un qui invente dans un monde de trabendistes corrompus, est forcément dangereux : les vigiles auront le dernier mot, comme l'a eu leur bras armé le 26 mai 1993. Dernier mot ? pas certain...
Du poète assassiné le 22 décembre 1993, Jean Sénac disait : "Ce brasier fraternel, s'arc-boute à la dénonciation, la colère, la profanation des tabous, une ironie grinçante. Révolte en forme de bistouri qui, d'abcès en abcès, s'achemine vers un hypothétique santé." A lire, aujourd'hui, ce recueil de poèmes écrits entre septembre 1962, au lendemain de la guerre de libération et octobre 1966, seize mois après le coup d'état de Boumediene, le chemin de cette santé hypothétique paraît introuvable. "Sa poésie est sans concession ni lyrisme, la haine, née du colonialisme, de la guerre, de la bureaucratie, des interdits, de l'injustice, celle faites aux femmes et aux miséreux, devient ici sauvagement nourricière. Lus après les années meurtrières qui ont ensanglanté l'Algérie, les mots libèrent de terribles et prémonitoires images, exhalent des visions hallucinées, mais restent toujours dans la quête du sens." (M. Harzoune, Peuples et migrations)
Les oranges, souvent repris au théâtre, fait défiler 170 ans d'histoire algérienne par la conscience d'un personnage, sorte de marabout, que viennent habiter des dizaines d'autres. L'étoile d'Alger, c'est Moussa, musicien funambule, rêvant de succès international. Avec talent et énergie pour tout bagage, il promène son fol espoir entre les boites douteuses et les producteurs véreux en se vivant en héritier du rock et chantre de sa Kabylie dressée contre l'arabo-islamiste au nom de son passé. Mais dans un entourage où peu à peu s'imposent les valeurs de l'islamisme radical, il est progressivement marginalisé. Ses amis musiciens émigrent un à un, Canada, Paris... Rattrapé par la misère quotidienne, largué par sa fiancée, il se laisse aller, came, alcool. Peu à peu la santé mentale vacille et un jour, l'altercation avec un barbu moraliste se termine avec la mort du susdit. La prison, on y réfléchit, on se sent moins seul avec le Coran : le saut dans la gueule de Dieu, l'adhésion à ce qui le révulsait le plus, lui, le Kabyle.
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