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Retour à Un livre au Village 2004 Dans le cadre des animations, le Prix de la Nouvelle de la Cadière d'Azur a été attribué à Françoise Moriaux-Albertini pour Le Compotier Le compotier s'écrasa
sur le carrelage avec un bruit mat. Normal : il était plein de compote! Prés du
frigidaire, l'enfant tétanisé restait bouche bée. Le beau compotier en
porcelaine de la mamie
de Mamie! C'était déjà assez difficile d'imaginer que Mamie ait pu avoir une
grand-mère, mais c'était encore plus dur de prendre conscience de ce qui
venait d'arriver! Cependant après un blanc de quelques
secondes, le cerveau de l'enfant se remit à lui envoyer des informations : 1) Il ne l'avait pas fait exprès : il
voulait juste se servir à boire par cet après-midi de canicule mais, 2) On a pas le doit de se lever pendant
la sieste et, 3) Mamie aurait beaucoup de peine et, 4) Papy ! Oh... avec Papy ce serait
terrible ! mais, 5) Papy ronflait dans la chambre à coté,
et... 6)... Mamie ...aussi ! Le cœur de
l'enfant submergé de sentiments contradictoires commença à s'affoler. La sueur perla
à son front malgré la porte ouverte du frigidaire. Son premier
geste fut de la refermer doucement... Encore plus doucement, il alla prendre la
balayette et la pelle. Sur les tomettes rouges de la cuisine, ses petits pieds
nus laissèrent d'éphémères empreintes. Puis, accroupi
au dessus du désastre, il poussa tout ensemble les débris roses et le magma
gris dans la pelle; il resta un instant en équilibre sur la plante des pieds,
avant de se relever très lentement. Les genoux légèrement pliés, les bras en
arcs de cercle , le buste en avant, il avait la grâce d' un tout jeune adepte
de Tai-chi. Sa grand-mère qui en faisait l'aurait trouvé doué. Il paniqua
soudain à l'idée que Mamie puisse le surprendre ainsi, enserrant son forfait
dans une danse immobile... Il cligna des
yeux : par la fenêtre de la cuisine il venait d'apercevoir le jardin écrasé
de lumière. Il se glissa à
pas comptés sur la véranda, en veillant à ne rien laisser tomber. Au dehors le
soleil lui tomba sur les épaules comme un gros chat griffu. A nouveau, il ne
sut plus quoi faire. Son cœur battait la chamade, lorsqu'un éclat métallique
le fit ciller. Là-bas, au fond du jardin, trônait l'énorme incinérateur à
herbes. Il s'y précipita,
se haussa sur la pointe des pieds, jeta le tout dedans sans réfléchir, et
revint en courant à la maison.
Il n'eut que le
temps de se jeter pantelant sur son lit. Quelques minutes plus tard la porte de
sa chambre s'ouvrait : "4 heures!
Comme on a bien dormi aujourd'hui mon chéri !... Déjà la main
fraîche de Mamie se posait sur son front : "Mais tu
es en sueur !... (L'enfant lui jeta un regard affolé) ...Tu as de la
fièvre ?"(Oui, oui fit-il de la tête) Elle alla lui
chercher un verre d'eau dans la cuisine. Il l'entendit maugréer : "Saletés
de bestioles! Pierre, lève toi !
Il faut passer de la poudre anti-fourmis dans la cuisine." Elle revint
vers l'enfant qui but avidement. "Eh bien
tu en avais une soif! Maintenant nous allons goûter. Qu'est-ce que tu voudrais
manger?" - Rien Mamie!
s'écria l'enfant, je veux aller à la plage. "D'accord,
tu as raison, il est déjà tard." Il fut prêt en
un éclair, brûlant de fuir au plus vite le lieu de son crime. La gorge nouée,
il parla très peu le long du chemin jusqu'à la plage, et après le bain,
toujours mutique, il s'allongea sous le parasol. Assise prés de
lui, la grand-mère tricotait tout en bavardant avec sa voisine de sable. Les
voix s'entrecroisaient échangeant des conseils comme si c'était des secrets : "Cet
enfant est remarquablement sage aujourd'hui, je me demande si...oui les modèles
de ce magazine sont très mode...et le point de Jersey, plus joli que le point
mousse, ....il faut au moins des aiguilles de 8, ...de grosses aiguilles... pour
piquer les pieds des enfants qui ont cassé le compotier... -
Aaaaaah! cria
le gamin en se réveillant. "Qu'est-ce
que tu as mon chéri?...Une guêpe? ...Je ne vois rien...Tu as du faire un
cauchemar...Tiens prends ton goûter : je t'ai acheté un beignet à la compote
de pommes." Les minuscules
cadavres noirs des fourmis, constellaient une longue traînée de poudre blanche
sur les vieux carreaux grenats de la cuisine. De retour de la plage, l'enfant
les contempla longuement en se disant qu'il était coupable aussi de leur mort. Mamie pestait
contre Papy qui n'avait pas été fichu de trouver la pelle et la balayette. "Tu ne
trouverais pas de l'eau à la mer ! " Excédée elle
renonça aux recherches et passa l'aspirateur ... Au dîner
l'enfant mangea peu, parla encore moins, et ne réclama même pas la télé
avant d'aller se coucher. La grand-mère commençait à s'inquiéter sérieusement.
Il pouvait l'entendre dialoguer sur la véranda avec son grand-père : "Cet
enfant a pris trop de soleil!... Il est fragile ...fragile ...fragile comme le
compotier qui s'est cassé en mille morceaux.. Mais nous allons le réparer tous
les deux. Viens mon chéri, nous allons descendre ensemble au fond de la grande
cuve. Regarde comme c'est facile , ils sont tous là! Nous allons les recoller
un par un avec la compote. C'est presque fini, mais il en manque toujours un, où
est-il?...Viens mon chéri...Descendons encore plus bas..." Enfin, les
couches du sommeil profond happèrent l'enfant jusqu'au matin... " Bonjour
mon petit païen! Il est déjà 9 heures, je t'emmène à la messe...Comment tu
ne connais pas la messe? ...Après tout ça ne m'étonne pas avec ton mécréant
de père! Tu vas voir
comme c'est bien la messe, tu pourras lui raconter! Dépêchons nous de nous préparer
: il va y avoir de l'orage." La douche ,
l'eau de Cologne, les vêtements légers, l'ombre fraîche des vieilles pierres,
malgré tout cela, la petite main potelée de l'enfant restait moite dans la
main de sa grand-mère. Elle l'installa à coté d'elle sur un banc et lui
chuchota à l'oreille toutes les explications qu'il ne demandait pas... Il y avait une
drôle d'odeur dans cette église, mais petit à petit, les statues
bienveillantes, les flammes dansantes des cierges, la douceur des chants et les
sourires complices des copines de Mamie rassérénèrent le petit. Il commençait
à se sentir mieux lorsque soudain, l'homme à la robe blanche et à l'écharpe
rouge se mit à parler très fort, debout, au milieu de la nef. Il était très
impoli car de temps en temps il pointait du doigt vers eux, et ensuite vers les
voûtes sombres de l'abbatiale. Il utilisait
des mots difficiles comme: "La
Conscience...La Faute... Caïn...L’œil était dans la tombe...La Justice de
Dieu!" A ce moment précis,
un éclair claqua vigoureusement au dehors et les lumières vacillèrent un
instant. L'enfant hurla de terreur et s'évanouit. Quand il se réveilla,
il sentit d'abord une forte odeur de vinaigre. Il y avait un linge froid et
mouillé sur son front, et il était allongé sur un vieux canapé. Au dessus de
lui un monsieur se penchait et écoutait les battements de son cœur . L'enfant
essaya de sa rappeler le nom compliqué de l'appareil qu'il lui mettait sur la
poitrine mais il y renonça en découvrant à travers ses paupières mi-closes
le bric-à-brac de la pièce dans laquelle il se trouvait. Des bougeoirs de
toutes tailles, de longues robes blanches, des capes de toutes les couleurs, des
tas de vieux livres recouverts de papier brun, et d'autres objets bizarres
s'entassaient un peu partout. Il était sûrement dans la chambre du Monsieur
qui parlait fort dans la nef tout à l'heure. Mais heureusement il n'était pas
là! D'ailleurs il l'entendait
chanter avec les autres dans l'église. Il ne devait plus être fâché
alors?...Et Mamie ? Où était-elle? Soudain il l'entendit s'écrier : "Il ouvre
les yeux Docteur! Il ouvre les yeux!" Et elle se mit
à gémir d'angoisse derrière le docteur évoquant une litanie de saints guérisseurs,
tout en élaborant des hypothèses terrifiantes quant à la santé de l'enfant
"possédé par le mal du soleil ". Le docteur la
rassura en lui parlant doucement puis il la fit sortir de la pièce. Il s'assit
au bord du canapé, prit la main de l'enfant dans ses grandes mains calmes et
lui demanda avec un sourire gentil: -Alors mon
bonhomme, dis moi où tu as mal... Il s'écoula un
très long quart d'heure, puis il ouvrit la porte à Mamie. Elle entra blême
comme une endive. -Tout va très
bien Madame. Votre petit-fils n'a rien de grave. Simplement, il a cassé le
compotier... "Ah, Docteur! soupira la grand-mère, vous m'avez fait une de ces peurs!" Publié avec l'aimable
autorisation de l'auteur. |