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Librairie Gaïa
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Dernière modif. : 01/07/2008

Concours de la nouvelle

Retour à Un livre au Village 2004

Dans le cadre des animations, le Prix de la Nouvelle de la Cadière d'Azur a été attribué à Françoise Moriaux-Albertini pour

Le Compotier

Le compotier s'écrasa sur le carrelage avec un bruit mat. Normal : il était plein de compote!

Prés du frigidaire, l'enfant tétanisé restait bouche bée. Le beau compotier en porcelaine    de la mamie de Mamie! C'était déjà assez difficile d'imaginer que Mamie ait pu avoir une grand-mère, mais c'était encore plus dur de prendre conscience de ce qui venait d'arriver!

 

Cependant après un blanc de quelques secondes, le cerveau de l'enfant se remit à lui envoyer des informations :

1) Il ne l'avait pas fait exprès : il voulait juste se servir à boire par cet après-midi de canicule mais,

2) On a pas le doit de se lever pendant la sieste et,

3) Mamie aurait beaucoup de peine et,

4) Papy ! Oh... avec Papy ce serait terrible ! mais,

5) Papy ronflait dans la chambre à coté, et...

6)... Mamie ...aussi !

 

Le cœur de l'enfant submergé de sentiments contradictoires commença à s'affoler.

La sueur perla à son front malgré la porte ouverte du frigidaire.

Son premier geste fut de la refermer doucement... Encore plus doucement, il alla prendre la balayette et la pelle. Sur les tomettes rouges de la cuisine, ses petits pieds nus laissèrent d'éphémères empreintes.

Puis, accroupi au dessus du désastre, il poussa tout ensemble les débris roses et le magma gris dans la pelle; il resta un instant en équilibre sur la plante des pieds, avant de se relever très lentement. Les genoux légèrement pliés, les bras en arcs de cercle , le buste en avant, il avait la grâce d' un tout jeune adepte de Tai-chi. Sa grand-mère qui en faisait l'aurait trouvé doué. Il paniqua soudain à l'idée que Mamie puisse le surprendre ainsi, enserrant son forfait dans une danse  immobile...

 

Il cligna des yeux : par la fenêtre de la cuisine il venait d'apercevoir le jardin écrasé de lumière.

Il se glissa à pas comptés sur la véranda, en veillant à ne rien laisser tomber.

Au dehors le soleil lui tomba sur les épaules comme un gros chat griffu. A nouveau, il ne sut plus quoi faire. Son cœur battait la chamade, lorsqu'un éclat métallique le fit ciller. Là-bas, au fond du jardin, trônait l'énorme incinérateur à herbes.

Il s'y précipita, se haussa sur la pointe des pieds, jeta le tout dedans sans réfléchir, et revint en courant à la maison.   

 Il n'eut que le temps de se jeter pantelant sur son lit. Quelques minutes plus tard la porte de sa chambre s'ouvrait :

"4 heures! Comme on a bien dormi aujourd'hui mon chéri !... 

Déjà la main fraîche de Mamie se posait sur son front :

"Mais tu es en sueur !... (L'enfant lui jeta un regard affolé)

...Tu as de la fièvre ?"(Oui, oui fit-il de la tête)

Elle alla lui chercher un verre d'eau dans la cuisine. Il l'entendit maugréer :

"Saletés de bestioles! Pierre, lève toi  ! Il faut passer de la poudre anti-fourmis dans la cuisine."

Elle revint vers l'enfant qui but avidement.

"Eh bien tu en avais une soif! Maintenant nous allons goûter. Qu'est-ce que tu voudrais manger?"

- Rien Mamie! s'écria l'enfant, je veux aller à la plage.

"D'accord, tu as raison, il est déjà tard."

Il fut prêt en un éclair, brûlant de fuir au plus vite le lieu de son crime.

 

La gorge nouée, il parla très peu le long du chemin jusqu'à la plage, et après le bain, toujours mutique, il s'allongea sous le parasol.

Assise prés de lui, la grand-mère tricotait tout en bavardant avec sa voisine de sable. Les voix s'entrecroisaient échangeant des conseils comme si c'était des secrets :

"Cet enfant est remarquablement sage aujourd'hui, je me demande si...oui les modèles de ce magazine sont très mode...et le point de Jersey, plus joli que le point mousse, ....il faut au moins des aiguilles de 8, ...de grosses aiguilles... pour piquer les pieds des enfants qui ont cassé le compotier...

- Aaaaaah! cria le gamin en se réveillant.

 "Qu'est-ce que tu as mon chéri?...Une guêpe? ...Je ne vois rien...Tu as du faire un cauchemar...Tiens prends ton goûter : je t'ai acheté un beignet à la compote de pommes."

 

Les minuscules cadavres noirs des fourmis, constellaient une longue traînée de poudre blanche sur les vieux carreaux grenats de la cuisine. De retour de la plage, l'enfant les contempla longuement en se disant qu'il était coupable aussi de leur mort.

Mamie pestait contre Papy qui n'avait pas été fichu de trouver la pelle et la balayette.

"Tu ne trouverais pas de l'eau à la mer ! "

Excédée elle renonça aux recherches et passa l'aspirateur ...

 

Au dîner l'enfant mangea peu, parla encore moins, et ne réclama même pas la télé avant d'aller se coucher. La grand-mère commençait à s'inquiéter sérieusement. Il pouvait l'entendre dialoguer sur la véranda avec son grand-père :

"Cet enfant a pris trop de soleil!... Il est fragile ...fragile ...fragile comme le compotier qui s'est cassé en mille morceaux.. Mais nous allons le réparer tous les deux. Viens mon chéri, nous allons descendre ensemble au fond de la grande cuve. Regarde comme c'est facile , ils sont tous là! Nous allons les recoller un par un avec la compote. C'est presque fini, mais il en manque toujours un, où est-il?...Viens mon chéri...Descendons encore plus bas..."

Enfin, les couches du sommeil profond happèrent l'enfant jusqu'au matin...

 

 

" Bonjour mon petit païen! Il est déjà 9 heures, je t'emmène à la messe...Comment tu ne connais pas la messe? ...Après tout ça ne m'étonne pas avec ton mécréant de père!

Tu vas voir comme c'est bien la messe, tu pourras lui raconter! Dépêchons nous de nous préparer : il va y avoir de l'orage."

 

La douche , l'eau de Cologne, les vêtements légers, l'ombre fraîche des vieilles pierres, malgré tout cela, la petite main potelée de l'enfant restait moite dans la main de sa grand-mère. Elle l'installa à coté d'elle sur un banc et lui chuchota à l'oreille toutes les explications qu'il ne demandait pas...

Il y avait une drôle d'odeur dans cette église, mais petit à petit, les statues bienveillantes, les flammes dansantes des cierges, la douceur des chants et les sourires complices des copines de Mamie rassérénèrent le petit. Il commençait à se sentir mieux lorsque soudain, l'homme à la robe blanche et à l'écharpe rouge se mit à parler très fort, debout, au milieu de la nef. Il était très impoli car de temps en temps il pointait du doigt vers eux, et ensuite vers les voûtes sombres de l'abbatiale.

Il utilisait des mots difficiles comme:

"La Conscience...La Faute... Caïn...L’œil était dans la tombe...La Justice de Dieu!"

A ce moment précis, un éclair claqua vigoureusement au dehors et les lumières vacillèrent un instant. L'enfant hurla de terreur et s'évanouit.

 

Quand il se réveilla, il sentit d'abord une forte odeur de vinaigre. Il y avait un linge froid et mouillé sur son front, et il était allongé sur un vieux canapé. Au dessus de lui un monsieur se penchait et écoutait les battements de son cœur . L'enfant essaya de sa rappeler le nom compliqué de l'appareil qu'il lui mettait sur la poitrine mais il y renonça en découvrant à travers ses paupières mi-closes le bric-à-brac de la pièce dans laquelle il se trouvait. Des bougeoirs de toutes tailles, de longues robes blanches, des capes de toutes les couleurs, des tas de vieux livres recouverts de papier brun, et d'autres objets bizarres s'entassaient un peu partout. Il était sûrement dans la chambre du Monsieur qui parlait fort dans la nef tout à l'heure. Mais heureusement il n'était pas là!  D'ailleurs il l'entendait chanter avec les autres dans l'église. Il ne devait plus être fâché alors?...Et Mamie ? Où était-elle? Soudain il l'entendit s'écrier :

"Il ouvre les yeux Docteur! Il ouvre les yeux!"

Et elle se mit à gémir d'angoisse derrière le docteur évoquant une litanie de saints guérisseurs, tout en élaborant des hypothèses terrifiantes quant à la santé de l'enfant  "possédé par le mal du soleil ".

Le docteur la rassura en lui parlant doucement puis il la fit sortir de la pièce. Il s'assit au bord du canapé, prit la main de l'enfant dans ses grandes mains calmes et lui demanda avec un sourire gentil:

-Alors mon bonhomme, dis moi où tu as mal...

Il s'écoula un très long quart d'heure, puis il ouvrit la porte à Mamie. Elle entra blême comme une endive.

-Tout va très bien Madame. Votre petit-fils n'a rien de grave. Simplement, il a cassé le compotier...

"Ah, Docteur! soupira la grand-mère, vous m'avez fait une de ces peurs!"

Publié avec l'aimable autorisation de l'auteur.