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Copyright 2000-2008
Librairie Gaïa
Tous droits réservés
Dernière modif. : 06/08/2008

le CML, le Collège Méditerranéen des Libertés,  propose dans le cadre de son cycle de conférences

"Où allons-nous ?"

Gilles Kepel

a donné une conférence le 22 mars 2005

"L'Islam en France"

 

Professeur des Universités à Sciences-Po, chaire Moyen-Orient Méditerranée, Gilles Keppel est notamment l'auteur des Banlieues de l'islam, de Jihad et d'autres ouvrages qui font référence sur le monde musulman.

"Fitna. Guerre au cœur de l'Islam
Avec les attentats du 11 septembre 2001, Ben. Laden et son mentor le Dr Zawahiri visaient à enrayer le déclin du jihad qui avait échoué pendant les années 1990 - en Egypte comme en Bosnie, en Arabie saoudite ou en Algérie. En frappant l'" ennemi lointain " américain, ils espéraient galvaniser leurs partisans et faire triompher l'islamisme radical dans le monde entier. Cette provocation advint au moment où la seconde Intifada enfonçait Israéliens et Palestiniens dans le chaos. Pendant ce temps, à Washington, l'influent lobby néoconservateur repensait les intérêts stratégiques traditionnels des Etats-Unis au Moyen-Orient : la sécurité simultanée de l'Etat d'Israël et des approvisionnements pétroliers. Mêlant aspirations démocratiques et réaffirmations hégémoniques, la " guerre contre la terreur " ouvrit en définitive la boîte de Pandore dans l'Irak occupé. Les sévices infligés aux prisonniers irakiens, les prises d'otages occidentaux exécutés ou égorgés par les jihadistes illustrent l'impasse dans laquelle sont précipités la politique américaine et surtout le monde musulman.
 Le chaos met en péril le Moyen-Orient, menace ses lieux saints et déchire le tissu social : c'est la hantise séculaire des oulémas, docteurs de la Loi - ils l'appellent fitna, la guerre au cœur de l'islam. Face à cela, c'est en Europe, parmi les millions de musulmans qui y vivent désormais, que se joue la bataille pour l'évolution de l'islam - elle oppose la régression communautaire et la fusion avec la modernité. L'islam 'Europe est aujourd'hui à l'avant-garde de ce combat, le modèle sur lequel ont les yeux fixés les musulmans du monde qui aspirent à vivre libérés des régimes autoritaires comme des fantasmes sanglants des jihadistes.

 

"La revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde"  Seuil
Paru en 1991, traduit en vingt langues, cet ouvrage a été le premier essai à s'interroger sur les mouvements politico-religieux contemporains. On croisera dans ces pages intégristes catholiques comme zélotes Loubavitch, fondamentalistes protestants et militants de l'islam politique. Comment ces groupes animés par des activistes jeunes, instruits, issus d'une modernité en miettes ont-ils mobilisé des troupes, s'emparant parfois même du pouvoir ? Au nom de quoi remettent-ils en question l'héritage des Lumières et la laïcité ? Ce livre reparaît avec une nouvelle préface de l'auteur au moment où le débat sur la laïcité redevient l'une des questions centrales de la société française.

 

"Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme."
Traduit en onze langues cet ouvrage, dont la première édition a paru en 2000, fait aujourd'hui référence à travers le monde. Première étude d'ensemble du mouvement islamiste des années 1970 jusqu'à nos jours, cette mise en perspective politique et sociale permet de comprendre comment, après une montée en puissance qui culmina dans la révolution iranienne et le jihad d'Afghanistan, l'islamisme se fragmente en tendances antagoniques : certaines déboucheront sur des compromis démocratiques tandis que d'autres basculeront dans la violence et la fuite en avant à travers un terrorisme international sans attaches sociales. Cette édition, refondue et mise à jour, conduit le lecteur jusqu'aux lendemains des attentats du 11 septembre 2001, à la seconde Intifada palestinienne, comme aux succès électoraux des " islamistes modérés " turcs et aux débats parmi les musulmans en Europe occidentale.

 

"Chronique d'une guerre d'orient"  Gallimard
" Parcourant des routes maintes fois foulées depuis plus de vingt ans, allant à la rencontre des jeunes et des étudiants, interrogeant les prédicateurs et les imams, les militants islamistes et les responsables politiques, j'ai voulu comprendre le drame du 11 septembre en retournant dans la région même où il s'était noué. Qu'en était-il de la popularité de Ben Laden, du ressentiment contre l'Amérique, de l'exaltation religieuse et d'al jazeera mais aussi de la fascination pour l'Occident, du désespoir face au chômage et de l'envie de partir ? De l'Egypte à la Syrie, du Liban au Qatar et aux Emirats arabes unis, j'ai recueilli à chaud impressions et témoignages, tenant cette Chronique d'une guerre d'Orient, pour voir comment cet ultime avatar du jihad commencé avec l'attaque contre New York avait fini par l'écrasement des Talibans et la traque de Ben Laden, au terme de cent jours qui ébranlèrent le monde, et précipitèrent le déclin politique de l'islamisme ". G. K. Ce texte est complété par la Brève chronique d'Israël et de Palestine parue en mai 2001 dans le quotidien Le Monde.

 

"A l'ouest d'Allah"  Points Seuil
Jusqu'à présent, l'Islam, c'était loin, c'était l'Autre. Désormais, de l'Amérique à l'Europe, des populations musulmanes se sont installées au gré des migrations, et ont fait souche. Des banlieues de Los Angeles à celles de Londres ou de Lyon, Gilles KEPEL a observé et écouté les militants qui opposent à un Occident privé de ses repères des croyances et un mode de vie censés fournir une alternative radicale. Le lecteur découvrira ici comment s'organisent des communautés qui mettent en question nos sociétés impuissantes à maîtriser les exclusions et à penser à l'avenir. Un livre informé, lucide et nécessaire.

 

"Les banlieues de l'Islam"  Points Actuels
Avec près de 3 000 000 de musulmans, plus de 1 000 mosquées et lieux de prières, quelque 600 associations confessionnelles, l'Islam est la deuxième religion de l'Hexagone. Gilles Kepel retrace la progression de l'Islam en France de puis 1926, les querelles qui animent cette communauté plurinationale et les événements qui la soudent, les problèmes politiques, sociaux, économiques, qui l'opposent à la société française ou l'en rapprochent, le sensible regain des jeunes générations pour la religion de leurs pères, le débat entre insertion ou assimilation. Une étude lucide et sereine sur les musulmans en France, mais aussi un regard éloquent des musulmans sur la France, révélant des abîmes de malentendus de par et d'autre. Une enquête sur le terrain, un ouvrage de réflexion. Le livre de référence sur une question qui touche tous les points sensibles de la vie française.

 

"La revanche de Dieu"  Seuil
Depuis le milieu des années soixante-dix, des mouvements chrétiens, juifs et musulmans ont effectué une percée spectaculaire dans l'espace social et politique. Ils ont tiré profit d'un désenchantement envers les idéologies et utopies séculières, d'un désarroi général. Tous ont des projets de reconstruction du monde qui puisent dans les textes sacrés les règles de la société de demain. Leurs militants sont jeunes, éduqués, modernes. Chrétiens, juifs ou musulmans, ils ont adopté des tactiques comparables, soit "par le haut", en tentant de s'emparer du pouvoir, soit "par le bas", en étendant sans cesse l'emprise de réseaux communautaires. Tous combattent violemment l'esprit des Lumières et la laïcité qui en est issue: mais chaque doctrine religieuse a sa marque propre, qui ravive les conflits avec les autres confessions. Gilles Kepel a effectué une longue enquête en Europe, en Amérique et au Moyen-Orient. 
Des "télévangélistes" protestants aux ultra-orthodoxes juifs, des groupes islamistes au "renouveau charismatique", de Jérusalem à Prague et du Caire à Brooklyn, il a exploré une histoire méconnue et observé sur le terrain une réalité souvent préoccupante. Clair et exceptionnellement informé, ce livre veut comprendre et analyser. Avant d'employer à la légère les mots "fondamentalisme", "intégrisme", et d'autres termes dont l'abus masque mal notre ignorance des faits, il faut lire Kepel.

CONFÉRENCE

L'Islam en France

   «Les gouvernants utilisent eux-mêmes la référence religieuse pour justifier leur pouvoir.  Je suis entrain de lire la thèse d'un de mes étudiants qui porte sur le Maroc contemporain et explique très astucieusement comment le Maroc de Hassan II, après avoir eu beaucoup de mal à imposer sa légitimité politique, a construit et pensé la Marche verte pour récupérer le Sahara ex-espagnol comme un jihad qui était destiné à souder religieusement son peuple et lui-même  et à construire sa légitimité qui n'en avait pas d'autre que celle héritée de son père à partir d'un événement qu'il avait chargé de connotation religieuse qui était destiné à lui apporter cette légitimité.
   Et on peut voir à l'inverse, comment aujourd'hui, une partie non-négligeable de l'opposition marocaine utilise la référence religieuse pour délégitimer le pouvoir et, dans certains cas, à l'extrême, utiliser des attentats comme il y en a eu à Casablanca le 16 mai 2003.
   Donc, tout cela nous montre ou nous exprime la référence à l'Islam. C'est pareil pour les autres religions. Tout cela n'est pas figé, n'est pas une pour l'éternité, contrairement à ce que se prétendent ceux qui s'en réclament, mais qu'elle dépend très largement de la façon dont l'interprète ceux qui en font une ressource politique, sociale à  un moment donné.
   Pourquoi, comment cela s'organise, et je crois que pour bien le comprendre, il faut situer le phénomène dans son contexte historique.
   Vous m'avez demandé de parler plutôt de la France. Mais on peut aborder la question aussi sous un angle plus international, mais la démarche est la même.
   Quand j'étais jeune, je me souviens que le journal Minute avait des affiches jaunes avec une bande rouge et régulièrement il était inscrit "Dehors les algériens". Il ne disait pas "Dehors les musulmans", ni "Dehors les marocains", mais "Dehors les algériens". Pourquoi "Dehors les algériens" ? C'est dans la représentation de l'ennemi que Minute se faisait des lecteurs, le terme de l'algérien parce que cela rappelait peut être la Guerre d'Algérie qui était ce qui leur semblait le plus pertinent. Aujourd'hui, c'est quelque chose qui n'est plus véritablement utilisé. On ne parle plus d'"algérien" en France, ou très rarement. Ce n'est plus un terme englobant. On ne parle plus de ce qu'était le terme "Travailleurs immigrés", ni celui d'"Immigrés". On est passé par tout sorte de nomination : beurs, rebeus, jeunes... Tout cela ce sont des catégories qui ont des frontières qui bougent et qui ne regroupent pas exactement les mêmes populations et qui sont considérées comme opportunes ou pertinentes à un moment donné. Les acteurs sociaux ou politiques qui s'efforcent de le mettre en avant aussi parce que c'est à leur bénéfice, soit parce qu'ils pensent qu'ils vont en tirer profit directement en se prétendant représentants des musulmans par exemple l'UOIF aujourd'hui face  d'autres qui sont en concurrence : David Boubakeur, Tarek Ramadan ou bien alors se posent comme représentants dans les jeunes (SOS Racisme...) et donc on voit bien combien ces frontières sont mouvantes. C'est ça que très rapidement, je vais essayé de vous rappeler/
   La première date qui est importante pour réfléchir à l'apparition de l'Islam en France comme phénomène social, n'est pas la création de la Grande Mosquée de Paris qui date du 15 juillet 1926 qui était le moment où l'Empire colonial français avait destiné de s'attirer les bonnes grâces d'un certain nombre d'élites africaines. Après la guerre de 14-18 en remerciement de nombreux soldats musulmans tués sous l'uniforme français. C'était aussi la manière de marquer symboliquement la volonté, par la puissance coloniale française d'éviter que l'islamisation soit utilisée par les adversaires de la colonisation française. Au Maroc, en 1926, c'est la révolte du Rif qui utilisait le vocabulaire du Jihad et donc, le Gouvernement français  va faire venir le sultan du Maroc à Paris pour inaugurer la Grande Mosquée. C'est quelque chose qui n'a pas beaucoup d'importance dans le paysage français. C'est plutôt un endroit où les immigrés, les indigènes, ne sont pas accueillis, c'est plutôt destiné aux touristes et à faire salon de thé, bains maures... Mais ça n'a pas vraiment  d'importance sociale.
   Parmi les immigrés, il y en a quelques uns, pas beaucoup, surtout venus d'Algérie, qui travaillaient dans les mines et dans les industries.
   La date la plus importante, c'est 1973, qui le moment où l'on voit s'effectuer avec la guerre qui marque peut être l'entrée de la religion : la guerre de 73 que l'on appelle, selon ses préférences confessionnelles, Guerre du Kippour ou Guerre du Ramadan, car elle a eu lieu avec la coïncidence du jeûne musulman et du jeûne juif, et qui s'est traduite par la flambée du prix des matières premières et surtout celui du pétrole, ce qui a entraîné toutes sortes de conséquences, parmi lesquelles l'explosion du chômage et de l'inflation dans les pays européens.
   Cela a conduit la plupart des gouvernements européens à mettre en place des politiques pour renvoyer chez eux les travailleurs immigrés.
   Quand on dit travailleurs immigrés, on ne pense pas véritablement à des êtres humains. On pense en terme de facteur de production : le travail par opposition au capital. Les travailleurs ne sont même pas des hommes ou des femmes : ce sont des travailleurs qui ont des fonctions à l'usine, à la mine ou ailleurs. Immigrés signifiaient qu'ils n'étaient pas nés en France et qu'ils étaient venus pour travailler et repartir en ayant accumuler un pécule ou en ayant accumuler l'argent qu'ils réinvestiraient dans leur pays d'origine.
   Or avec 1973, avec la crise, ce phénomène va se transformer parce qu'une grande partie des travailleurs se trouvent  précipités dans le chômage car la plupart d'entre eux occupent des emplois peu qualifiés, ce que l'on appelle la main d'œuvre banale. Les économies d'échelle qui sont toutes à ce moment là dans l'industrie font qu'on va les remplacer par l'automatisation et la robotisation notamment dans l'industrie automobile. Le phénomène du chômage se traduit en politique publique par la volonté de faire en sorte que ces gens qui ne travaillent plus repartent dans leur pays. Mais à l'époque, on n'a pas l'expérience du chômage, on pense que cela ne va pas durer longtemps. Les travailleurs immigrés en question, pour l'essentiel des maghrébins, des portugais, des turcs et des gens de l'ancienne A.O.F. (sénégalais, maliens...) vont décider de rester. Et non seulement de rester, car ils savent qu'ils ne pourront plus revenir chez eux, mais de faire venir leur famille désormais. Ce sera la première grande transformation dans l'histoire des populations musulmanes en France. C'est la grande sédentarisation des années 70, où la population va changer.
   Jusqu'en 1973, à part pour les algériens, la majorité de cette population était faite d'hommes actifs et occupés, c'est à dire qui avaient un emploi et qui étaient en âge de travailler.
   A partir de la deuxième moitié des années 70, les femmes vont venir en grand nombre, les enfants soit ils viennent du bled soit il vont naître en France. C'est à dire aujourd'hui il y a a peu près 30 ans, les jeunes n'existaient  pas ; ils sont nés en France de parents venus d'Algérie, du Maroc, de Tunisie ou d'ailleurs, mais sont des citoyens français ou qui aspirent à le devenir et dont la vie s'est faite en Europe.
 C'est un phénomène qui est complètement nouveau, qui n'existait pas pour des raisons démographiques. Cette sédentarisation se produit dans un contexte particulièrement difficile puisque c'est un contexte de chômage massif, conflictuel d'un point de vue social... Dans ce contexte là, vont naître un certain nombre de mouvement d'identité. Pour défendre l'intérêt de ces jeunes, de cette population nouvelle qui n'a pas d'histoire comme telle en France, d'où les termes nouveaux qui ont été inventés pour la définir qui manifestent bien , d'une certaine façon le coté hybride à la fois de là-bas et d'ici.
   Ces manières de se définir vont aussi pouvoir passer par la religion. Je me souviens d'avoir écrit en 1987, ce qui commence à dater, un livre qui était, je crois, le premier sur le phénomène, qui s'appelait "Banlieues de l'Islam" et j'avais fait une enquête dans les quartiers Nord de Marseille, et j'avais discuté avec un jeune homme qui avait monté une association islamiste dans les cités HLM qui avait une salle de prières. Dans la conversation, je lui demandais quel était sa nationalité. Il répondit : "Je suis ni français, ni algérien !" avec un fort accent marseillais. J'ai trouvé que c'était très significatif parce que pour lui français ou algérien cela signifiait que chacun tirait un bras pour l'écarteler et que lui ce n'était pas ce qu'il voulait et que dans marseillais ou algérien, il avait les pieds enfoncés dans le sol de Marseille et d'Algérie. Il opposait une identité verticale à une identité horizontale. On n'est pas obligé de se définir comme ça.
   Donc c'est ça qui m'a semblé intéressant de mettre en perspective et de mettre en situation.
   Alors au cours des années 80, on va voir différentes formes d'expression de l'identité de se manifester en général à travers un vocabulaire représentatif, puisque dans bien des cas, comme je vous l'ai dit, on parle de populations jeunes qui ne sont généralement  pas satisfaits de leur sort, ce qui est tout à fait légitime. Elles estiment qu'elles sont marginalisées dans leurs cités par rapport au Centre Ville, privées de ressources économiques, victimes de la xénophobie et du racisme.
   Beaucoup de cirque, de représentation politique, notamment que Mitterrand sera réélu en 1988 et va d'une certaine manière gonfler le FN d'un coté pour assurer sa réélection en marginalisant et en piégeant le PC. Finalement le mouvement SOS racisme va un peu servir dans cette politique à cristalliser  un pôle anti-raciste, anti-Le Pen, anti-FN. Ca n'aura pas beaucoup d'effet en terme d'amélioration des conditions de vie, d'amélioration de la situation concrète de la vie.
   C'est là qu'on peut voir l'apparition d'une deuxième date importante par rapport à 73 qui est celle de la sédentarisation. C'est celle de 1789 qui peut être l'année du bicentenaire de la Révolution Française, ça peut être l'annonce de la chute du Mur de Berlin, ça peut être aussi l'année de l'affaire du voile à l'école française.
   L'affaire du voile au collège de Creil, dans le nord de Paris, est une affaire très ambiguë, car elle va situer un peu les termes du débat qui se sont manifestés par la suite. Est-ce que l'affaire du voile à Creil était l'occasion pour les jeunes filles lycéennes d'origine maghrébine (2 marocaines, 1 tunisienne) d'exprimer une idée qui transcende le fait qu'elles sont installées en France, au Maroc ou ailleurs, ou alors, est-ce que c'était l'occasion pour des groupes islamistes ou salafistes de s'implanter sur le territoire français et de manifester leur contrôle sur une population jeune pour être en position de force pour négocier avec les autorités françaises et négocier une reconnaissance, un statut et un rapport de force avec les autorités françaises.
   Le phénomène s'exprime à partir de 1989, et j'avais à ce moment là, assez vite remarqué que les gens qui avaient créé  l'UOIF, m'expliquait que, au fond, la prédication islamiste n'avait pas d'effet sur la jeunesse d'origine musulmane en France, considérée par eux à l'époque totalement perdue pour la religion, totalement assimilée disaient-ils. Ce qui les intéressait, c'était de prêche pour la vieille génération et de retourner au pays et de leur faire comprendre qu'au fond, Hassan II était un impie, que Boumediene ne valait pas mieux que Bourguiba ou Ben Ali. Ils ont plutôt utiliser le territoire français ou européen comme un sanctuaire où former des militants qui allaient ensuite militer au pays dans la mouvance de ce qu'on appelle aujourd'hui "Les Frères Musulmans" pour s'efforcer le changer la nature du régime et de mettre en place ce qu'ils appellent l'État Islamiste caractérisé par l'application de la charia, la loi issue des textes sacrés de l'Islam, le Coran.
   Le phénomène en 1989, va durer complètement. Les dirigeants de l'UOIF font le pari qu'il y a en Europe et en France en particulier, une population d'origine musulmane qui est là pour rester, qui a le droit d'appliquer la charia à titre personnel, ce que l'on appelle la charia-minorité. C'est à dire que comme ils sont citoyens européens, il ne sont pas dans un pays d'immigration et doivent pouvoir appliquer les prescriptions de la religion. C'est là bien sûr que se pose le problème de la frontière entre le public et le privé. Est-ce que le fait de porter le voile à l'école publique, c'est quelque chose qui ne concerne que le domaine privé. Est-ce que c'est une prescription de la la liberté religieuse ? Au contraire de la marque d'une volonté de rôle social et et conquête de l'identité de façon à organiser une population X ou Y en une communauté représentée par des porte-paroles religieux qui va mettre en place un marqueur exclusivement religieux pour cette population.
   C'est donc le débat qui va commencer à se mettre en place en ayant comme facteur de crise principal à partir du début des années 90, les affaires récurrentes de vol à l'école et au collège.
   Dans les années 90, les questions de frontières où il y avait de la friction ou du conflit davantage liés à la construction des mosquées puisque, comme vous le savez,  pour avoir le droit de construire une mosquée il faut un permis de construire délivré par les municipalités. Les maires qui savent faire des tas de choses mais qui savent surtout compter, en particulier les voix avant les élections, et, avant la fin des années 80, la plupart des gens d'origine musulmane en France n'étaient pas de nationalité française.
   Bien évidemment, ceux qui s'opposaient à la construction des mosquées en tant qu'électeurs étaient écoutés avec beaucoup plus de soin. Depuis, les choses ont beaucoup changé, et de ce fait, la question de la construction des mosquées même si elle a constitué parfois ci et là des aspects conflictuels a été intégrée par les municipalités dans le soucis de satisfaire une partie de leur électorat. De ce fait là, elle a essayé d'être l'irritant principal, et c'est au tour des questions de voile que les conflits se sont construits.
   L'une des dimensions les plus chaudes des affaires de voile telles qu'elles se sont présentées ces derniers temps, et telles qu'ensuite elle ont fait l'objet de mise en oeuvre, d'interprétations,  par diverses personnes concernées qui est tout ce qui a tourné autour de la commission Stasi, dont j'étais membre.
   Juillet 2003 : Chirac demande a un certain nombre de personnes qui ont été choisies par ses soins ou par des personnes de son entourage à partir de diverses sensibilités, professions... de se réunir pour réfléchir, non pas à la question du voile, mais à la question de ce qu'était la laïcité dans la République et les atteintes éventuelles au principe de laïcité dans un contexte qui était celui de 2003, c'est à dire l'année qui précédait l'anniversaire du centenaire de la loi de 1905. Cette loi a été généralement considérée comme la loi qui fonde la laïcité en France. Ce n'est pas exactement ça la loi de 1905. On n'y parle pas de laïcité. C'est la loi de séparation de l'Église et de l'État ou plutôt l'enjeu de l'intégration de populations d'origines différentes, en terme culturel, social, politique et comment faire pour que le socle commun, le lieu partagé des valeurs de cette intégration. 
   Face à ce qui était perçu comme une menace ou un problème, c'est à dire ce que l'on appelait le communautarisme, à savoir le repli autour d'identités religieuses, confessionnelles, éthiques ou autre... de populations qui face à ce qu'elles considéraient comme des atteintes d'une société et qui ne leur permettaient pas de se réaliser ou leur interdisaient l'accès de travail, les marginalisaient. La volonté de multiplier des marqueurs de différences identitaires. Dans quelle mesure cela faisait partie de la laïcité française ; est-ce qu'il fallait changer cette loi, comment réagir au phénomène ?
   Au départ, même si la question du rôle, principalement à l'école, était celle qui agitait le plus les esprits. Néanmoins la législation, la réflexion n'est jamais particulière/ On ne peut pas, contrairement à ce que l'on a raconté dans un certain nombre de médias faire une loi sur le voile, pas plus qu'on ne peut faire une loi sur la kippa, les cheveux bleus ou les cheveux verts... La loi a pour objectif et raison d'être, d'être universelle, de s'appliquer à tous, sinon ce n'est pas la loi. Toute la difficulté, c'était à la fois de comprendre où étaient les problèmes, si problèmes il y avait, et d'identifier les causes.
   Au départ, la plupart des membres de la commission Stasi, n'étions pas favorables à une législation. Ce n'est pas parce qu'il nous semblait que la loi ayant un caractère généralement répressif, c'était pas vraiment ce qui est nécessaire dans un logique où il ne semblait à tous d'entrer dans une logique qui était comment passer d'une loi de séparation simple à une loi d'intégration... Une machine d'intégration un siècle plus tard ! Les opinions ont considérablement évoluées pendant les six mois, à peu près, qu'auront duré les auditions de la commission, pour l'essentiel du fait d'innombrables témoignages que nous avons recueillis, soit en séance plénière, soit en sous-commission, courrier..., dans lesquels un très grand nombre d'enseignants, de jeunes filles et d'autres... qui ont fait état de tout ce qu'ils ressentaient dans le cadre de l'école, la présence de mouvements qui se réclament de la mouvance islamiste (Frères Musulmans, soufistes...) souhaitaient pratiquer très fortement une identité communautaire de rupture et de différenciation avec les autres.
   Il y avait bien sûr un certain nombre d'élèves de leur mouvement, la question n'est pas là, souhaitaient porter le voile. Ce n'est pas parce que leurs frères les y obligeaient. Mais il y en a un certain nombre d'autres qui étaient soumises à la pression, surtout parce qu'elles étaient d'origine maghrébine ou musulmane, pour être contraintes de le porter sous peine d'être exclues de leur groupe, d'être mal vues, la pression dans les quartiers... Cela avait abouti dans le cadre de l'école à un contexte qui nous a globalement semblé extrêmement dommageable à la fonction principale de l'école, c'est à dire, l'enseignement, et plus précisément l'enseignement de valeurs communes où les futurs citoyens de la république, quelque soit leur origine, leur couleur, leur identité... C'est dans ce sens là, des éléments comparables ont été constatés avec une moindre ampleur autour des formes d'expression religieuse dites ostensibles ou ostentatoires, juives, chrétiennes ou musulmane. Il nous a semblé donc finalement nécessaire, alors que ce n'était pas la volonté au départ de mettre en place une forme de législation pour prohiber le port ostensible de signes religieux dans l'espace scolaire et pas à l'université. Pourquoi l'école ? parce que l'école est un espace dans lequel on traite des mineurs et on considérait que c'était là que les mineurs pouvaient vivre ensemble et sans manifester de différences infranchissables et que il fallait accompagner cette législation d'un certain nombre de mesures d'accompagnement en particulier sociales pour améliorer l'ascension sociale  de la population concernée.
   Il nous semblait en effet que ce qui se passait aujourd'hui est que la France était entrain de s'enfermer dans une société à deux vitesses, une France prospère, celle des centres-villes rénovés et des beaux quartiers parfois périphériques et celle des cités et des ghettos urbains dans lesquels, au fond, l'enfermement dans les difficultés sociales produisaient quelque chose qu'on pouvait toujours caractériser l'intégration de la minorité. Sur le terrain, cela ne voulait plus rien dire.
   Les raisons qui sont propres à ses choix politiques, Chirac a choisi de ne garder que la dimension répressive  de la loi, ce qui fait qu'un certain nombre de membres de la Commission se sont exprimés dans la presse pour le déplorer.
   On reviendra la-dessus, je suppose que tout le monde n'est pas d'accord, et on en discutera tout à l'heure, mais je voudrai maintenant revenir sur ce qui s'est passé juste après. A savoir la façon dont se sont manifestés l'année dernière, dans les deux extrêmes du spectre, des modes de manifestation d'expression plutôt que l'identité islamique en Europe sur un plan politique. Je l'ai dit tout à l'heure, d'un coté on a eu la logique des attentats de Madrid le 11 mars 2004 et quelque chose qui appartient à la même logique qui est le poignardage de Théo Van Gogh en octobre dernier, à l'autre bout du spectre, la mobilisation des citoyens françaises d'origine ou de confession musulmane au coté de Cheneau et de Malbruneau. Essayons de décortiquer rapidement ces phénomènes pour essayer de voir ce qu'ils nous disent ou nous font comprendre sur la situation. Dans le cas espagnol, ce qui distingue les attentats du 11 mars à Madrid des attentats du 11 septembre à New York et à Washington, c'est bien sûr qu'ils ont fait beaucoup moins de morts, même s'il en ont fait beaucoup trop, environ 200 morts, mais aussi en dépit de leur similarité. [40' 30")... à suivre.