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Librairie Gaïa
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Dernière modif. : 13/05/2011

le CML, le Collège Méditerranéen des Libertés,  propose dans le cadre de son cycle de conférences


On ne badine pas avec l'avenir

Robert Castel

 Sociologue, directeur d'études en sciences sociales à l'EHESS


    
 

a donné une conférence le 9 mars 2010
à la Faculté de Droit de Toulon

Notes sur la conférence

La montée des incertitudes


 

 

Conférence

"La montée des incertitudes"

Rédaction en cours...

   Le sentiment d'incertitude face à l'avenir est une caractéristique assez centrale de la période actuelle. C'est un changement considérable par rapport à ce qui prévalait il y a une trentaine d'années.

   Au début des années 70, on pensait que demain serait meilleur qu'aujourd'hui. Il y avait alors une croissance considérable depuis la fin de la  guerre. Les salaires avaient régulièrement progressés de manière importante, la sécurité sociales, le droit du travail, les retraites avaient fait des progrès significatifs. On atteignait le plein emploi.

   Aujourd'hui, la crainte face à l'avenir est prédominant. La très grande majorité des Français pensent que, pour la première fois, l'avenir social de leurs enfants sera moins bon que celui de leurs parents. Ce boulversement est la conséquence de la transformation des rapports sociaux qui s'est produite à la sortie du capitalisme industriel du XIXè et à l'entrée du nouveau capitalisme financier international que nous vivons actuellement.

   Le capitalisme industriel avait commencé à s'installer de manière sauvage au début du XXè siècle. A la suite de nombreuses luttes  qui se déroulèrent tout au long du XIXè et de la première moitié du XXè siècle, une certaine forme d'équilibre avait été trouvée avec un compromis social qui trouvera son point culminant vers les années soixante. Les intérêts du marché et du capital, une grande part des demandes des salariés avaient raisonnablement satisfaits le plus grand nombre.

   Le SMIC (ancien SMIG), le droit du travail, le droit à la santé, à l'indemnisation du chômage, à la retraite... avaient été des avancées considérables.

   La différence entre le prolétaire du XIXè siècle et le salarié qui est devenu un travailleur protégé, la différence est considérable. Actuellement, 90 % de la population active est salariée. Cette société salariale donne des droits forts au travailleur et à sa famille. On pensait à l'époque que les exclus, le quart-monde, étaient des ilots résiduels. Or ce n'est pas ce qui s'est produit.  Ce statut du travailleur s'est fissuré avec une précarisation du travail et le chômage de masse. Par contre, notre société a besoin d'une pleine activité plus que du plein emploi. Il faut que tout le monde travaille ("travailler plus..."), mais quelque soit la qualité de l'emploi. Ce serait une société de pleine activité mais pas de plein emploi.

   Depuis 10 ans, on a commencé à parler de "nouveaux pauvres" ou de "travailleurs pauvres" alors qu'on avait cru être sorti de cette situation avec le SMIC et les droits qui y étaient attachés. On peut donc être un travailleur et bénéficier d'une assistance. Si encourager le travail peut partir d'une bonne intention, son effet pervers sera de geler cette situation de travailleur pauvre.

   Ces changements ont eu une influence directe sur le régime des protections. Ces dernières, en France,  avaient été construites sur des conditions stables de travail. Ceci va affecter son financement, car une minorité de cotisants va devoir assurer le financement d'une majorité de non-cotisants. Or un nombre croissant de gens ne peuvent plus accéder à ces protections pour des raisons diverses.

   A partir de 1975, on voit se développer la notion de minima sociaux accordés en fonction des ressources avec des politiques dites de lutte contre l'exclusion. Ces protections sont accordées sous conditions. Les bénéficiaires doivent apporter la preuve de leur situation avec une notion péjorative et infamante. Il y a une régression du statut du travailleur et du régime des protections.

   On demande de plus en plus à ceux qui ont de moins en moins ou qui sont dans des conditions pour le moins inconfortables.

   Le dégradation du travail va impliquer une dégradation de l'individu lui-même.

   L'histoire sociale montre que l'individu moderne, pour pouvoir s'affranchir, a besoin d'être propriétaire pour être indépendant. La solidité de l'emploi garantissant l'avenir du salarié. Ce que le chômeur perd, ce n'est pas seulement des revenus, c'est aussi son identité sociale.

   La précarité étant un mauvais moment provisoire à passer pour les jeunes. Or cette précarité peut devenir permanente et être une condition à part entière dans ce qui serait un "infra-salariat".

   Qu'est-ce que cela signifie d'être un individu dans ces conditions ?  Il ne maitrise pas le présent et n'est pas sûr de l'avenir. Or, un individu "libre" avec des ressources de base suffisante reste malheureusement un idéal.

    La crise financière de 2008 à montrer, s'il en était besoin, la réalité de ces transformations.

   Il y a quelque chose d'irreversible dans cette évolution. Mais cela ne signifie pas que cela continuera à se dégrader davantage. Le pire n'est jamais certain. Serait-il possible d'élaborer un nouveau compromis social proche de celui qui a eu lieu après la guerre. Serait-il possible de lier mobilité et sécurité  ? Il faut transférer les sécurités de l'emploi au statut de travailleur. Il faudrait donner en outre un statut au travailleur mobile.