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Dernière modif. : 10/05/2008


Marie-France de Bei

a rencontré ses lecteurs et a signé son livre
le 26 mai 2005 à la librairie

 


"Rabi'a, entre ciel et sable"
Éditions des Deux Océans

 

  C’est il y a presque quinze ans, alors qu’éclatait la guerre en Irak, que Marie-France de Bei entendit pour la première fois évoquer le nom de Rabi’a. Elle fut immédiatement intriguée et attirée : comment à Bassora, une voix, qui plus est celle d’une femme, s’était élevée jadis au 8ème siècle, pour exprimer, avec poésie et ardeur, la joie mystique !
Imaginant dans les vides de l’histoire ce qu’avait pu être cette femme musulmane, si proche de Marie-Madeleine, l’auteur retrace le destin de ce personnage hors du commun et dont la voix, au-delà du temps et des religions, convie le lecteur à l’ouverture du cœur.

Extrait du livre

L’enfant
Enfant, elle ne connaît que le frôlement des doigts qui s’agitent autour du plat unique.
Enfant, c’est un museau qui flaire la graine cuite. Deux mains impatientes. Enfant, elle sait le râpé des tapis usés contre ses genoux. Tout un cliquetis de bijoux d’os ou de bois. Des voiles qui l’effleurent ou s’éloignent… Le regard d’une femme…
Enfant, elle n’entend que trois mots : « Allez, va-t’en ». Dès qu’elle traîne dans l’ombre de l’entrée et que sa tête cherche l’enfouissement dans les laines des femmes, dès que ses paumes s’aventurent près du métier à tisser et qu’elles mettent en péril l’agencement subtil de l’ouvrage : le « va-t’en » sans colère, comme pour une chose qui gêne.
Enfant, elle ne connaît que la maladresse d’être au monde en s’excusant, même si elle ne demande rien, si elle s’efface, si elle progresse à petits pas sur la pointe de ses pieds nus.
Enfant, elle ne connaît que la sensation d’un creux à l’intérieur d’elle-même, une sorte de puits sournois. Elle n’est que faim et panique du vide et cela fait d’elle une sorte d’oiseau avide de miettes aux petits gestes légers.
Quand elle ne dérobe pas pour le ventre, elle dérobe pour les yeux. Fragments sans liens, volés au monde et qu’elle garde au fond de son cœur.
Quelquefois une femme, sa mère peut-être, sourit. D’autres fois elle essuie furtivement une larme au coin de son œil. Quelquefois aussi, elle murmure un chant pendant que ses mains travaillent. Et ces jours-là le « va-t’en » reste en suspens. Alors la petite s’assoit un peu à l’écart du métier à tisser posé à terre. La femme chante et la navette passe. L’enfant observe les fils tendus, la barre immense du bois horizontal. Les mains croisées dans l’espace de ses genoux, elle est là, au centre d’un bonheur éphémère. Ses tresses noires bien huilées effleurent ses coudes. Aucun cri ne se lève au milieu des mouches. Elle a cet air buté des enfants qui voudraient comprendre des choses et ça leur fait au fond des yeux, comme un mur.
À un moment précis, ensemble les hommes et les femmes tendent leur visage dans la même direction, puis posent leur front dans le sable. Les lèvres murmurent les mêmes mots. Ensemble. Alors, l’enfant regarde la vague régulière des dos.
Une grande fille lui dit un jour : «  C’est la prière, toi aussi tu dois prier ». Mais elle préfère se cacher pour écouter le mouvement des lèvres où elle perçoit ce mot unique : « Allah ». Elle est petite et toute noire et se glisse entre deux tentes. La laine et la corde étouffent son souffle. Elle ignore son âge et sait tout juste son nom, mais est-ce un nom ? Rabi'a, la quatrième.
Il y a comme un épuisement, un reproche dans ce prénom-là. Quatre filles ! Ses trois sœurs ont encore des prénoms d’espoir, pour elle, ce n’est plus que la fatalité.
Elle est la quatrième fille de parents auxquels Allah n’a même pas fait la grâce d’un garçon. La malédiction d’être née : ce qu’elle comprend quand elle peut enfin ajuster quelques fragments du monde.
Alors, sans aucun mal, elle s’efface un peu plus de la réalité. Les explications vont aux grandes. À elles, on enseigne les mille choses de la vie : traire les chèvres, rouler la semoule, griller les graines de café. À elles, on enseigne le temps, celui qu’il faut pour laisser reposer la pâte, laisser cailler le lait, laisser sécher la laine ou les figues.
Rabi'a fouine, glane, observe avec son visage aigu et ses yeux verts. Elle ignore ce qui rythme les voyages, les départs, les haltes. Pour elle, c’est toujours la même tente, les mêmes femmes.
L’homme, lui, parle fort avec ses amis, donne des ordres et ne dort pas sous la même couverture de laine que les femmes. Il est toujours ailleurs, séparé. C’est lui qui conduit les chameaux au marché. Son retour est une fête : il ramène des sacs de farine, de dattes, de légumes secs. Dans la tente, leur présence pleine de promesses comme un rempart. Quelquefois du coin de l’œil, la petite les regarde. Le puits de son ventre s’endort. Les femmes murmurent : « Allah, Allah » en les touchant du bout des doigts. Elles sont toujours courbées sur ce mot-là. C’est devenu le refrain de leur vie. Sa trame. Pour la gratitude ou la peine.
Peu à peu l’enfant aussi se met à dire cette parole. Elle la chante à tue-tête au milieu des chèvres et des chameaux. Le mot glisse dans la bouche comme du lait, comme du miel...

©2005 Ed. Deux Océans - M.F. de Bei